C’est l’histoire d’un photographe de guerre qui se retrouve à filmer des séances de torture d’un groupe de soldats irakiens opérant dans les zones désertées par l’État islamique. L’histoire d’un journaliste qui a eu l’occasion de filmer ce qu’on ne doit pas voir ni dire : la manière dont les «?libérateurs?» prennent la place des bourreaux et, enivrés par leur légitimité et leur pouvoir, finissent par commettre des crimes sous prétexte d’éliminer la menace précédente. Vieille, antique et amère histoire. Ali Arkady, Kurde et sunnite, peut la raconter car il l’a vécue, en 2016, lors de la libération de Mossoul, et est revenu pour en rapporter les preuves.
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Le peu de torture qu’on voit, même filtré par le dessin (au trait juste assez réaliste, aux couleurs juste assez sommaires), est terrible car le scénariste et le dessinateur nous mettent à hauteur d’homme, avec Ali, en train de fixer la cruauté, la violence, la mauvaise foi, le meurtre. Ali, enfermé dans son rôle de journaliste au point de distribuer lui-même les coups pour garder la confiance de ses «?frères d’armes?» qui deviennent incontrôlables : leur hiérarchie ne sanctionne pas leurs crimes, les États-Unis, sachant ce qui se passe, ne réclament pas qu’on les arrête. Nous sommes au plus près d’un homme en train de sombrer, ayant renoncé à lui-même, se sentant menacé, se raccrochant à une seule rédemption possible, qui consiste à trahir ceux qui l’accompagnent : révéler au monde ce que les soldats irakiens font subir à la population irakienne. L’album est d’une intensité rare, à la hauteur du récit et, surtout, des abîmes humains qu’il permet d’apercevoir.

L’HOMME QUI EN A TROP VU, Récit d’ALI ARKADY et SIMON ROCHEPEAU, dessin d’ISAAC WENS, Futuropolis, 136 p., 23 €





