Un puissant éloge de l’image
On ne présente plus Joann Sfar et sa surabondante production de dessinateur et de scénariste, son Chat du rabbin et ses Carnets : son trait est immédiatement reconnaissable. Dans Les Idolâtres, qui fait en quelque sorte suite à La Synagogue (2022), Sfar se lance dans l’autobiographie de son rapport à l’image: entre la mort de sa mère quand il avait trois ans et les conceptions juives de la représentation, nous sommes emportés par un torrent de sentiments exacerbés et de références savantes, élégamment dissimulés par les péripéties de l’apprentissage aux Beaux-Arts, les cours de philosophie, l’évocation des grands anciens (scénaristes rabelaisiens et professeurs fous) et l’irruption permanente de la famille de Sfar, juifs niçois hauts en couleurs. Mais la question centrale demeure : peut-on représenter ? Quel est le statut de l’image par rapport à la réalité et au souvenir ? Que convoque-t-on, que fixe-t-on, que fige-t-on ?
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Si on sent bien que le manque initial – avivé par l’absurde affirmation que sa mère était partie en voyages, fable qui dura deux ans – est à la racine d’une compulsion (toujours visible dans les carnets) devenue vocation, on découvre un Sfar philosophe, réflexif, épris de maîtrise technique (qu’il s’agisse de concepts, de plumes ou de narrations – et on croit comprendre pourquoi il a adopté ce trait fluide). Le torrent est en fait assez discipliné, la compulsion créative est dirigée. Sfar mélange joyeusement toutes les époques, se représente avec gourmandise du garçonnet fluet au quinquagénaire robuste, convoque un psychanalyste presque inutile et achève de nous convaincre que représenter n’est pas idolâtrer mais présenter le monde à l’intelligence. Richard de Seze
Un navrant éloge de soi-même
Si jusqu’à récemment ce n’était que dans ses abondants carnets « intimes » publiés, dans les innombrables appendices de ses incalculables ouvrages ou dans ses quelques romans qu’il se répandait, c’est aujourd’hui « en bande dessinée » avec Les Idolâtres, son dernier ouvrage paru – avant le prochain qui doit déjà être sous presses –, que Joann Sfar poursuit son projet d’autobiographie ou d’analyse en public ou de dissection intime ou d’exhibition ou d’exégèse (appelez ça comme vous voulez) avec cette prouesse renouvelée de n’en tirer strictement rien d’intéressant en ne restant qu’à la surface des choses: le vide par procuration en somme. La structure narrative est telle que l’on ignore si l’on assiste au soliloque d’un maniaco-dépressif ou à un AVC.
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Confondant, comme à son habitude, éloquence et bavardage, gesticulation et action, évènement et anecdote, Sfar provoque une profonde gêne mêlée d’ennui. Ça radote, ça s’autocite, ça se fait des clins d’œil, ça geint, ça joue les hypersensibles, les angoissés, les fortes-têtes, ça fait le compte des célébrités rencontrées comme un vieux Don Juan ses maîtresses, ça nous refait le numéro du philosophe niçois rigolo et rôliste (mais quand même philosophe, hein !) Le tout dans un langage bébé (« papa, maman, les copains… ») qui se voudrait attendrissant mais qui n’est que pénible. Il s’agirait de grandir ! Nicolas Pinet

LES IDOLÂTRES,
JOANN SFAR, Dargaud, 208 p., 27 €





