C’est bizarre, l’Australie : un pays de bagnard set de scarabées gros comme des chats, dont la caution culturelle s’appelle Hugh Jackman et où il pleut régulièrement des araignées (anecdote authentique). C’est aussi le fief de ce collectif de rock progressif formé en 2010 et qui a déjà vingt-cinq (!) albums à son actif : King Gizzard and The Lizard Wizard (c’est à dire, littéralement : le Roi Gésier et le Lézard-Sorcier).
Derrière King Gizzard And The Lizard Wizard se cache en fait un monolithe du rock progressif en constante vibration et perpétuelle métamorphose
Outre son festival d’allitérations qui délient déjà l’imagination et ses pochettes bariolées qui invitent aux ébats lysergiques, derrière ce nom joyeusement idiot se cache en fait un monolithe du rock progressif en constante vibration et perpétuelle métamorphose. Célébrée récemment par un documentaire fleuve diffusé sur You Tube, la formation australienne prouve encore comment elle parvient à se réinventer sans cesse avec une sorte de génie effronté.
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Un protoplasme électrique
Il faut dire que l’hypercproductivité est coutumière des formations de ce style, qui enregistrent souvent un album au détour d’une session d’improvisations, « sous influence » ou pas, voire le rythme de sorties de leur concurrent japonais, Acid Mother Temple,qui finit par s’ensevelir encore sous les projets parallèles et autres boutures avortées (et a commis une cinquantaine de disques en dix ans). Le « Gizz » (c’est son petit nom) en revanche n’a, pour l’heure, qu’une seule incarnation. Mais bien malin celui qui saura en fixer la teneur, car la musique du groupe est en évolution constante et ce protoplasme électrique englobe, digère, avale et régurgite tout dans un même mouvement à la fois démiurgique et désinvolte.
La musique du groupe est en évolution constante
Qu’ils s’illustrent en experts de la musique savante avec le monstrueux Flying Microtonal Bananas, composé entièrement sur des instruments artisanaux customisés pour la musique microtonale, qu’ils rendent un hommage outrageusement candide aux racines du thrash metal et du stoner (Infest The Rats’Nest, soit la rencontre entre Dave Mustaine et Hawkwind) qu’ils s’aventurent dans une sorte de free jazz lounge sur les traces du Miles Davis de Sketches of Spain, le Gizz a l’air de savoir tout faire, sorte de premier de la classe qui aurait gobé trop de psylos.
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Art global, collectif et permanent
La sortie de leur douzième album, Polygondwanaland (un mot valise conçu à partir du méga continent Gondwana, King Gizzard étant friand d’écriture automatique et de rêveries paléolithiques) fait également parler d’elle puisque le groupe, non content de le distribuer gratuitement sur les réseaux, encourage n’importe qui à le commercialiser à son profit. Résultat, pas moins de 250 versions différentes du disque sortiront à travers le monde, en cassette, vinyle et même en disquettes informatiques pour les plus snobs. Outre que cette opération résume parfaitement les opinions plutôt collectivistes du groupe, il s’agit aussi de leur meilleur album, qui embrasse parfaitement toutes leurs influences et incarne cette idée fondatrice que la musique n’est pas tant l’œuvre d’un artiste qu’une sorte de « rebond fractal » conçu dans la noosphère.
Il s’agit aussi de leur meilleur album, qui embrasse parfaitement toutes leurs influences et incarne cette idée fondatrice que la musique n’est pas tant l’œuvre d’un artiste qu’une sorte de « rebond fractal »
C’est pourquoi, au culte de la personnalité qui a cours dans le rock, les membres du Gizz opposent plutôt une sorte « d’humilité savante » : en vestales du rock, ils se sentent eux mêmes comme des instruments, se vivent comme des canaux de diffusion vaguement organiques et non comme des musiciens à proprement parler. Une telle démonétisation du geste artistique pourrait faire craindre l’essoufflement, d’autant que le groupe se tue à la tâche et sur les routes, enchaînant les tournées épiques à travers le monde tout en se vantant de ne jamais répéter… Forcément, leurs répétitions : c’est la vie.

THE SILVER CORD, KING GIZZARD AND THE LIZARD WIZARD,
Virgin Records, 31,99 €





