La victoire de Donald Trump n’a été pressentie ni par la presse, ni par les sondeurs. L’appareil médiatique est-il encore en état de marche ?
Si médias et sondeurs ont échoué à mesurer la popularité de Trump, c’est parce que leur motivation est ailleurs. Depuis quinze ans, avec l’avènement d’internet et la désintégration de la presse papier, les journaux sont prêts à tout pour récupérer leur lectorat. Les sondages font vendre du papier. Certains sondeurs sont devenus des célébrités. Chaque nouveau sondage est prétexte à une nouvelle info. Le but n’est pas de refléter la réalité, ou de produire le commentaire le plus pertinent possible, mais de faire de l’audience. Seulement, du fait de leur biais idéologique, en même temps qu’ils cherchent à élargir leur cible, ils la restreignent à un seul camp. Deux objectifs contradictoires. En soutenant les Démocrates, ils se mettent à dos la moitié du pays. Et au final, même les lecteurs sans opinion finissent par perdre confiance dans les médias.
« Face aux soupçons sur la santé de Biden, la réponse des médias n’a pas été d’enquêter à propos de ses problèmes cognitifs, mais de s’assurer d’étouffer le scandale »
Ashley Rindsberg
Comment qualifieriez-vous la couverture médiatique de la campagne électorale ?
Avant que Biden ne se retire de la course, les médias n’ont cessé de répéter qu’il était au sommet de sa forme. Et même quand les vidéos le montraient lors de sommets avec des chefs d’État, errant à l’écart du groupe, ils affirmaient que tout allait bien. On a rarement vu pareil déni du réel. Ils étaient si horrifiés à l’idée d’une victoire de Trump, qu’ils en oubliaient toute éthique journalistique. À situation exceptionnelle, mesures exceptionnelles. Face aux soupçons sur la santé de Biden, la réponse des médias n’a pas été d’enquêter à propos de ses problèmes cognitifs, mais de s’assurer d’étouffer le scandale.
Par contre, la presse était fort occupée à dresser un portrait à charge de Trump : raciste, criminel etc. Personne n’était gêné par l’éventuelle dimension politique des procès qui lui étaient intentés. Personne ne s’est inquiété de l’effet de telles tactiques sur la vie politique à venir. The New Republic a mis en une de son numéro de juin 2024 une photo de Trump avec la coupe de cheveux et la moustache d’Hitler. La couverture médiatique a été irresponsable et cynique. Il est intéressant de constater à quel point ça a été un échec. C’est fini. Les médias n’ont plus le pouvoir d’imposer un point de vue. Ils en ont trop abusé ces derniers temps. Leur influence a considérablement diminué. Les gens osent dire que le roi est nu.
Vous utilisez l’expression « médias de régime ». Le « quatrième pouvoir », c’est du passé ?
L’institution médiatique n’est pas seulement inféodée à un parti politique (ce dont elle ne se cache pas) mais à tout l’establishment démocrate. Cela inclut la bureaucratie fédérale, une part significative de la communauté scientifique, ainsi que les professions où se sont immiscées les initiatives DEI (« Diversité, égalité, inclusivité »), les milieux du marketing et des ressources humaines. Voilà ce que j’entends par « régime ». L’idée de quatrième pouvoir, c’est-à-dire de contre-pouvoir, relève d’un autre âge. C’est l’inverse aujourd’hui. La presse se fait le relais du régime qui édicte la bonne pensée. Les médias ont renoncé à toute éthique. Si vous suggérez cette idée de quatrième pouvoir à un interlocuteur américain, il y a toutes les chances pour qu’il vous rie au nez.
L’élection de Donald Trump est-elle alors une victoire pour la liberté d’expression et la liberté de la presse ?
Je dirais plutôt que l’élection de Trump est la conséquence du free speech. Liberté de la presse… je mettrais un bémol. La presse américaine n’est pas exactement libre. Bien sûr, ceux qui la fabriquent sont libres dans leurs choix éditoriaux mais le paysage médiatique souffre de conformisme et d’un manque cruel de diversité d’opinion. Cependant, grâce aux réseaux sociaux – et tout particulièrement X, depuis qu’Elon Musk a supprimé les restrictions qui avaient réduit certaines opinions au silence –, le débat est plus ouvert. On a su que la chaîne CBS avait favorisé Kamala Harris, lors de son passage dans l’émission 60 minutes, en procédant à un montage de ses propos. Information qui n’aurait jamais été accessible sans les réseaux sociaux.
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Les podcasts long-format, comme celui de Joe Rogan auquel Trump a participé, contribuent à la liberté d’expression en ce sens qu’ils permettent un contact direct avec le public. C’est inédit. Le New York Times a qualifié ce type de média de « conversation incontrôlée », trahissant sa désapprobation de l’information de première main. Trump doit sa victoire en partie à la liberté d’expression, laquelle va encore se renforcer dans les années à venir.
Les années 60 ont marqué un tournant dans la communication politique : pour être élu, le candidat devait être télégénique. Quels sont les impératifs aujourd’hui pour réussir une campagne présidentielle ?
Trump et Harris ont eu une approche radicalement différente. Kamala Harris a adopté une stratégie traditionnelle dans la lignée des deux campagnes de Barack Obama, centrée sur le ralliement de célébrités et s’appuyant sur une coalition regroupant l’establishment, l’industrie du divertissement, les médias et le big business.
À l’inverse, Trump s’est adressé directement au peuple. Il a mené une campagne-guérilla. Il est intervenu sur des podcasts peu conventionnels, par exemple chez Theo Von [comique d’origine polono-nicaraguayenne, ndlr]. Il a été sur le All-In Podcast, podcast tech très écouté aux États-Unis. Et surtout, à quelques jours de l’élection, il est allé discuter trois heures durant avec Joe Rogan [Joe Rogan Experience, 18 millions d’abonnés, ndlr].
Rogan avait aussi invité Harris, mais ça ne s’est pas fait. Elle avait mis des conditions. Elle voulait choisir le lieu, la conversation ne devait durer qu’une heure. Il y a tout à parier que son équipe de campagne avait limité les sujets qu’ils pourraient aborder. Cette volonté de contrôle est caractéristique de la campagne de Harris : contrôler les messages, réduire les risques de faux pas. Elle a donné très peu d’interviews, quasiment aucune en terrain hostile à part un entretien de vingt minutes sur Fox News. Apparemment, son staff était présent et faisait des signes au journaliste lorsqu’ils trouvaient que l’interview déraillait.
Trump s’est adressé au peuple américain sans intermédiaires. Cette communication directe, c’est un changement majeur. Ça l’a beaucoup servi, notamment auprès des jeunes hommes qui ont contribué à sa victoire. Tandis que l’équipe d’Harris avait accès à toutes les superstars, la campagne de Trump a suivi une stratégie plus habile.
Quand Elon Musk a racheté Twitter, en octobre 2022, il a demandé à trois journalistes d’analyser les archives du réseau social. Qu’ont révélé les « Twitter files » à propos de l’élection présidentielle de 2020 ?
L’information la plus significative a été la révélation d’une intervention directe des autorités politiques dans le processus démocratique. Comble de l’ironie, c’est exactement ce que les Démocrates avaient reproché aux Républicains (sans preuve) dans le dossier Steele en 2016 [Trump était soupçonné de devoir son élection à une intervention russe, ndlr].
Ce qu’ont révélé les archives de Twitter, c’est la chose suivante. Deux semaines avant l’élection de 2020, le New York Post publie un scoop. L’article révèle qu’Hunter Biden (fils du candidat Joe Biden) était en affaires avec des Ukrainiens et des Chinois proches du pouvoir. Contrats obtenus du temps où son père était vice-président. Le New York Post avait une copie de l’ordinateur d’Hunter Biden où figuraient des messages qui montraient qu’il avait reçu des millions de dollars de ces entités étrangères parfois en rémunération d’un siège au conseil d’administration de ces entreprises, d’autres fois pour des raisons mystérieuses.
La réponse ne s’est pas fait attendre. Non seulement les médias ont ignoré ce reportage – ce qui n’était pas si surprenant, la presse de parti-pris n’était plus une nouveauté – mais les services secrets s’en sont aussi mêlés. L’administration a fait pression sur Mark Zuckerberg et Facebook pour qu’il fasse disparaître l’information et supprime les comptes du New York Post. Le New York Post a été interdit sur les réseaux sociaux.
Ce niveau d’ingérence est ahurissant et choquant. Les médias américains ont non seulement étouffé l’affaire, juste avant l’élection, mais se sont occupés de discréditer le reportage. 51 prétendus « experts en sécurité intérieure » ont qualifié l’article du New York Post de « désinformation russe ». Leur lettre ouverte était, précisément, un cas patent de désinformation, vu que le reportage du New York Post était vrai. Ceux qui ont tout fait pour le discréditer l’ont fait dans un objectif politique.
« De plus en plus, Wikipédia entrave l’accès du public à une information pertinente »
Ashley Rindsberg
Peu de supports américains, français, anglais ont eu le courage de challenger l’establishment. Ce n’est qu’une fois qu’Elon Musk a acquis Twitter qu’on a eu le fin mot de l’histoire. Et le 26 août 2024, la lettre de Mark Zuckerberg au député Jim Jordan a confirmé et encore précisé toute l’affaire.
Cet épisode est un moment navrant non seulement pour la liberté de la presse et la liberté d’expression mais aussi pour l’intégrité du processus démocratique et le bon déroulé des élections – préoccupations dont se piquent les Démocrates.
Vous avez enquêté sur Wikipédia. L’encyclopédie en ligne est-elle devenue un obstacle à la diffusion d’une information objective ? Y a-t-il un lien entre Wikipédia et le moteur de recherche Google ?
De plus en plus, Wikipédia entrave l’accès du public à une information pertinente. De nombreuses questions politiques sont trustées par des petits groupes d’auteurs activistes qui manipulent savamment le système à leur avantage. Ils relaient des propos d’universitaires extrémistes – dont certains se revendiquent ouvertement d’être des marxistes radicaux – et présentent ces assertions comme multi-sourcées et modérées.
Le fait que Wikipédia et Google soient très liés, de longue date, amplifie le problème. Google booste les articles de Wikipédia en tête des pages de recherche. Résultat, des millions voire des milliards de gens dans le monde reçoivent prioritairement des informations qui sont contrôlées par un petit noyau d’auteurs de parti-pris. C’est une menace sérieuse sur la liberté et la fluidité des informations en ligne. Il est urgent que Wikipédia – et même la société dans son ensemble – règle ce problème.
La réputation de neutralité de Wikipédia lui assure une influence considérable au sein de l’écosystème médiatique. On s’imagine que Wikipédia est une plateforme objective. Ce n’est pas le cas. Leur traitement du conflit israélo-palestinien est un cas d’école. Dans mon enquête pour Pirate Wires, je montre comment ce thème a été monopolisé par une quarantaine d’auteurs. À eux seuls, ils ont publié 850 000 correctifs aux 10 000 articles qui traitent ce sujet, pour mettre en avant un point de vue pro-palestinien.
Ce type de manipulation dépasse la seule question israélo-palestinienne et affecte la majorité des contenus de nature politique et même culturelle publiés par Wikipédia. La politique s’est infiltrée dans tous les recoins de notre vie culturelle. Même les sujets les plus anodins sont sujets à une réécriture biaisée. L’impact est considérable quant à la façon dont l’information est désormais présentée et contrôlée sur l’une des plateformes les plus influentes au monde.
JOURNAL DE RÉFÉRENCE
Le 1er septembre 1939, le New York Times annonce l’invasion de l’Allemagne par la Pologne. Le correspondant à Berlin du journal de référence américain dont la devise est « délivrer l’information, sans peur, ni favoritisme » a tout bonnement relayé et authentifié la propagande nazie. En 1932, le New York Times se fait cette fois le porte-parole de Staline à propos d’Holodomor, la famine en Ukraine qui a fait 3,9 millions de morts. La famine ? Quelle famine ? Walter Duranty, correspondant du Times à Moscou, sera récompensé du prix Pulitzer pour avoir fermé les yeux. Ashley Rindsberg ne se contente pas de parcourir l’histoire du quotidien et de ses extraordinaires falsifications de l’histoire depuis sa fondation en 1851 jusqu’à la démission retentissante de la journaliste Bari Weiss en 2019. Il s’attache à en comprendre les ressorts. Excellent. SP






