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Essais en bandes dessinées : une case en moins pour les intellos ?

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Publié le

17 janvier 2025

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C’est un véritable phénomène d’édition. Jancovici, Piketty, Todd, Bourdieu et bien d’autres encore : de plus en plus d’intellectuels sont adaptés en bandes dessinées. Alors, triomphe de la pédagogie ou défaite de l’intelligence ?
© Une Brève Histoire de l'inégalité de Thomas Piketty, adaptée par Sébastien Vassant et Stephen Desberg

En 2008, Vuibert, éditeur pédagogique, publie la traduction d’une bande dessinée passionnante, Logicomix, sur un sujet curieux : l’histoire des fondements mathématiques, autrement dit la crise des mathématiques de la fin du XIXe siècle au début du XXe. Le livre, écrit et dessiné par une équipe grecque réunissant entre autres un romancier et un universitaire, deviendra un phénomène d’édition et se vendra, toutes éditions confondues, à plusieurs centaines de milliers d’exemplaires. C’est un filon : Economix sort en 2012 (et en est à sa sixième édition), Geostrategix (Pascal Boniface) en 2022, chez Dunod. En octobre 2021, Dargaud publie Le Monde sans fin, un album de Christophe Blain et Jean-Marc Jancovici sur la crise énergétique, déjà écoulé à un million d’exemplaires en France, à la grande fureur des antinucléaires. Histoire de Jérusalem, sorti en 2022, a atteint les 300 000 exemplaires : entre des pavés historiques arides sur le Proche Orient et 256 pages colorées, le grand public a choisi. Défaite de l’intelligence ? Ou triomphe de la pédagogie ?

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La bande dessinée didactique, journalistique, militante, se vend très bien. Bourdieu et Piketty, la transsexualité et l’histoire de la famille, l’affaire Grégory et le remembrement, la crise des subprimes et l’histoire de la littérature américaine… Aucun sujet n’y échappe. Si Christophe Blain a pris contact avec Jean-Marc Jancovici de son propre chef, Claire Alet, qui a longtemps été journaliste à Alternatives économiques, s’est lancée seule dans l’adaptation de Capital et idéologie de Thomas Piketty, parce qu’elle voulait rendre accessible au plus grand nombre les thèses de l’auteur ; et c’est parce que Jean-Pierre Filiu a rencontré David B. aux « Rendez-vous de l’histoire de Blois » qu’ils ont imaginé ensemble Les Meilleurs Ennemis – Une histoire des relations entre les États-Unis et le Moyen-Orient (Futuropolis). Bon an mal an, le public est au rendez-vous : la bande dessinée « sérieuse » devient un nouveau créneau éditorial, à mi-chemin entre vies de saints, façon Don Bosco de Jijé, et les manuels « Pour les nuls ».

Clarté et séduction

Car la bande dessinée force à une relative concision, bannit ce qui ne peut être montré, force à la pensée visuelle : autant de qualités synthétiques parfaites pour exposer une idée. À rebours, et fidèle à elle-même, la bande dessinée ne dit pas ce qu’elle donne à voir : Proust en bande dessinée est une pure catastrophe. L’apport de la bande dessinée au discours intellectuel est celui de la clarté de l’exposé. En ce sens, elle est parfaite comme introduction à une pensée complexe, ou suffit à circonscrire un sujet qui ne mobilise aucun concept ardu, ce que laisse à penser le succès de Piketty en bande dessinée. Ou le discours source est simpliste, ou les lecteurs se contentent d’une parodie de discours scientifique (ou les deux, n’est-ce pas).

L’adaptation en BD devient presque le passage obligé de l’essai à succès, comme son édition en poche

Tous ces succès remarquables ont bien sûr donné des idées aux éditeurs et aux auteurs. Les Arènes BD ont une collection « L’Incroyable histoire… » (de la bière, du vin, de la mythologie nordique, etc.), Le Lombard a lancé « La petite bédéthèque des savoirs », La Revue dessinée, qui coédite Capital et idéologie avec le Seuil, s’est lancé il y a dix ans dans le « journalisme augmenté » avec une revue trimestrielle qui a publié par épisodes des reportages marquants, sur la crise des algues vertes en Bretagne (repris en album, le livre s’est vendu à plus de 100 000 exemplaires), et co-édite des enquêtes avec Mediapart. Emmanuel Todd s’est beaucoup investi avec Casterman dans Il était une fois la famille, jusqu’à participer à une performance dessinée en direct, à Strasbourg, Gérald Bronner a vulgarisé lui-même ses thèses sur la désinformation dans Crédulités & Rumeurs, dessiné par Jean-Paul Krassinsky. Il s’agit toujours de conquérir le grand public, y compris cultivé, que les essais n’attirent pas, soit par leur aridité supposée soit par la nature du sujet, la bande dessinée réussissant, par sa forme supposée forcément accessible, à rendre séduisant les thèmes les plus abstrus (aura-t-on un jour un Heidegger dessiné par Pénélope Bagieu ?). L’adaptation en BD devient presque le passage obligé de l’essai à succès, comme son édition en poche : Les Arènes viennent de publier l’adaptation de La Vie secrète des arbres de Peter Wohlleben, six ans après avoir publié le livre.

Penser BD

Comme pour les adaptations littéraires, la légitime question de la qualité des ouvrages se pose : est-ce bien dessiné, est-ce intelligent, qu’est-ce qui se perd dans l’adaptation ou, dans le cas d’un ouvrage original, quelle vérité ne peut pas être exposée ? Et d’abord, ces bandes dessinées sont-elles des bandes dessinées ? Oui. Ce sont des narrations séquentielles qui mêlent sans qu’on puisse les séparer le texte et l’image. Qu’une page adaptée de Piketty soit plus schématique qu’une métaphore de Jancovici ne change rien à l’affaire, car le vocabulaire graphique de la bande dessinée s’est déjà considérablement élargi : paginations démesurées, recours à l’allégorie, mélange des genres entre schématisme et réalisme, narratifs omniprésents ou dialogues surabondants, tout a déjà été testé dans la bande dessinée « classique » dont on peine à imaginer à quel point elle est variée et à quel point elle a été mobilisée, très tôt, à des fins éducatives ou militantes.

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En fait, plus le discours initial est pensé pour la bande dessinée, comme Le Monde sans fin, meilleur est le résultat. Soit parce que le « conglomérat texte-image » est utilisé au maximum de ses possibilités conceptuelles (avec Iron Man en apôtre de l’énergie bon marché chez Jancovici, par exemple, qui sait mobiliser la force iconique de la culture populaire), soit parce que l’agrément d’une narration illustrée entraîne le lecteur dans la découverte de notions abstraites : le mathématicien Bertrand Russel, narrateur de Logicomix, raconte la crise de la logique mathématique à travers la vie personnelle des mathématiciens, tous plus névrosés et dépressifs les uns que les autres. Si David B. et Christophe Blain, auteurs complets et reconnus participent pleinement au succès des thèses de Filiu et Jancovici, qu’ils servent avec intelligence, d’autres albums peuvent laisser une impression mitigée, comme ces albums historiques plus didactiques qu’artistiques : le Todd n’est pas vraiment réussi, ni dans son scénario, ni dans ses explications, ni dans ses dessins – surtout avec un Todd qui a l’air d’un tueur en série universitaire… –, le Bourdieu est caricatural, voire indigent, dans son propos comme dans son graphisme. On voit par là qu’un Bock-Côté en BD ne pourrait être qu’une réussite.


Intelligence visuelle

LES MEILLEURS ENNEMIS – UNE HISTOIRE DES RELATIONS ENTRE LES ÉTATS-UNIS ET LE MOYEN-ORIENT, JEAN-PIERRE FILIU et DAVID B, Futuropolis, 33 €
Avec David B., Jean-Pierre Filiu a trouvé le meilleur interprète de ses thèses sur les relations entre États-Unis et Moyen-Orient. DavidB. a un art consommé de la synthèse visuelle. Chaque référent réel s’augmente d’une valeur symbolique jusqu’à devenir une icône, les corps et l’espace se plient à la narration, l’anthropomorphisme des objets économise un paragraphe, l’irruption de l’allégorie à côté du personnage réel rend poreux l’univers des faits et celui des idées, et porte le récit de Filiu au-delà de l’histoire, donnant à voir, littéralement, les enjeux politiques et religieux.

LE MINIMALISME, CHRISTIAN ROSSET et JOCHEN GERNER, Le Lombard, 88 p., 10 €
Jochen Gerner, minimaliste sévère, parsème l’exposé historique du minimalisme de dessins épurés qui sont autant de brèves définitions, d’illustrations exemplaires de la pertinence de l’idéologie minimaliste – si on veut bien oublier le paradoxe d’un long et profus discours pour cerner ce courant artistique. Mais il y a un plaisir sensible à admirer comment on donne minimalistiquement à voir une poésie ou un morceau de musique minimalistes.

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