ÉCLATS FILIAUX
LE CÔTÉ OBSCUR DE LA REINE, Marie Nimier, Mercure de France, 260 p., 22,50 €
Marie Nimier, qui avait déjà évoqué son père, Roger, le prince de l’insolence, dans Que dit la reine du silence ? évoque cette fois-ci sa mère au gré de ce portrait éclaté. Le côté obscur de cette mère, c’est essentiellement l’égocentrisme plaintif dont celle-ci fait preuve les dernières années de sa vie, quand sa fille vient la visiter dans son appartement parisien envahi d’objets, visites qui sont le cadre du récit, lequel se fragmente ensuite en souvenirs divers où se mélangent les figures et les époques. C’est dans la difficulté de retrouver le lien à une mère à la fois défaillante et irritante que Marie Nimier compose son livre, comme la voix compensatoire de ce dialogue impossible. Illustré de photographies et de souvenirs, celui-ci prend peu à peu la forme d’un grand puzzle généalogique, où l’on croise autant des moments d’enfance, d’adolescence, des légendes et des révélations – Paul Valéry amoureux de la grand-mère de l’autrice, mais aussi la grande ombre du père, un fils caché qui ressurgit, le malaise deviné derrière la désinvolture mythique. Ainsi, progressivement, si le récit est parfois trop anecdotique, parvient-il pourtant à rejoindre l’universel par détails télescopés. À revers des navets-procès-verbaux qui se sont multipliés ces derniers temps, des plates justifications sociologiques ou des vieilles hagiographies familiales, Marie Nimier réussit, à l’instar de Thibault de Montaigu et de Frédéric Beigbeder ces derniers mois, à procurer une nouvelle forme à l’écriture filiale, comme eux ambiguë et audacieuse, avec, chez elle, ce côté hanté et tournoyant. Romaric Sangars

UN MONTAGE INGÉNIEUX
LA DOUBLE PERSONNALITÉ DU CRIQUET, Jean-Pierre Poccioni, Héliopoles, 284 p., 22,90 €
Le narrateur, psy dans une multinationale, est muté près de Fontainebleau où il dégote une superbe demeure. Tout irait pour le mieux si ses voisins, indigènes un peu bas du front, ne se mettaient pas à lui pourrir la vie sous un prétexte futile – agressions, pneus crevés, etc. On croit à un polar rural, mais le roman s’engrène alors sur un autre, une deuxième histoire un cran au-dessus, qui éclaire la première d’une lumière inattendue… Le scénario est ingénieux, voire ludique, même si l’emboîtage des deux morceaux garde un côté approximatif qui donne au tout une allure légèrement bancale. L’auteur tient malgré tout son lecteur en haleine jusqu’au bout, sans surjouer ses effets, et prend un malin plaisir à présenter son personnage – qui devrait n’être dupe de rien puisqu’il est psy – en benêt qu’on manipule. Les longues phrases tendues manquent à première vue de virgules, mais elles installent un rythme où l’on se coule. Bernard Quiriny

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NÉBULEUX
LA NUÉE DES ÂMES, Mike McCormack, Grasset, 218 p., 20,90 €
Un type rentre après une longue absence dans la maison irlandaise où il a grandi. Il aurait aimé que sa femme et son fils l’y attendent, mais elle est froide et vide. Seulement, « lorsqu’il franchit le seuil dans le noir, le téléphone se déclenche dans sa poche » (incipit). Un inconnu lui souhaite un bon retour ; il semble tout savoir de lui… La nuée des âmes est, nous dit-on, un « thriller métaphysique » : voilà pour le thriller. La métaphysique réside dans la réappropriation par le héros de sa maison, de son passé, de lui-même, à coups de flashback et de saynètes. Le récit se précipite dans le troisième tiers quand le héros rencontre l’interlocuteur-mystère qui depuis le début le harcèle de coups de fil. Commence une conversation-fleuve aux allures de roman dans le roman, bizarrement arrimé à ce qui précède. Elle donnerait un joli morceau au cinéma, propre à réveiller le spectateur assoupi dans les brumes du décor et perdu au milieu des questions sans réponses dont le livre est farci. Bernard Quiriny

UNE PROUESSE DE NULLITÉ
LORRAINE BRÛLE, Jeanne Rivière, Gallimard, 192 p., 19 €
Jourde évoquait il y a 30 ans la littérature sans estomac. C’était encore de la littérature. Aujourd’hui ce qui a le vent en poupe et qui fait visiblement saliver les boucles blèches du Masque et la Plume, c’est une version encore amoindrie : la littérature sans littérature. La preuve par quatre avec ce premier roman d’une Mosellane qui serait, nous dit-on, « issue de la scène punk locale ». Allons bon et pourquoi pas ? Le bassin minier d’Hagondange est sûrement fécond en scènes musicales alternatives nihilistes et prolos et riche en paysages industriels propices à la méditation. On avait donc hâte de lire de belles descriptions de tout ça. Las, pour les descriptions, on repassera. Comme tout ce qui marche actuellement, Lorraine Brûle se situe quelque part entre le skyblog et le procès-verbal. En racontant sa vie de mère célibataire, ses doutes très en vogue sur la nécessité d’enfanter, ses anecdotes sinistres sur le milieu BDSM (de ses amies « dominatrices » et de leurs rencontres tarifées elle ne tire à peu près rien, sinon des comptes rendus lugubres), sans omettre évidemment de nous parler de sa « chatte », forcément menstruée, puisque désormais il faut être fièr•e de saigner, Jeanne Rivière réussit l’exploit de nous ennuyer prodigieusement en moins de 200 pages. Cet anti-brûlot ferait passer Virginie Despentes pour Dostoïevski. Un exploit. Marc Obregon

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LA GUERRE DES CLANS
CÉLINE EN HÉRITAGE, Véronique Chauvin, Mercure de France, 130 p., 14 €
La guéguerre entre clans céliniens dans l’affaire des manuscrits retrouvés tourne un peu au ridicule. Il y a eu le livre de Jean-Pierre Thibaudat, le réquisitoire d’Emmanuel Pierrat, voici celui de Véronique Chovin, l’amie de la veuve, auteure de Lucette Destouches, épouse Céline, pilier du camp Gallimard/Gibault. On comprend qu’elle tienne à s’exprimer, mais ce volume de 130 pages n’ajoute rien à ce qu’on savait déjà : elle égrène des dates déjà connues, des souvenirs banals, et défend le travail de Gallimard contre ceux qui ont eu le mauvais de goût de poser des questions, qualifiés de « spécialistes autoproclamés ». Le lecteur, gêné, a l’impression d’assister à un règlement de comptes familial chez le notaire : c’est laid, indécent, un peu sordide. Le style n’arrange rien, avec ses platitudes et bourdes involontaires, du genre : « Tout ceci a coloré ma vie d’une saveur incomparable ». Guerre et Londres, très bien, mais mieux vaut ne pas visiter les cuisines. Jérôme Malbert

ÉBLOUISSANT
NOUVELLES NOCTURNES, Bernard Quiriny, Rivages, 224 p., 19,50 €
Le 11e livre de notre collaborateur Bernard Quiriny confirme son statut de maître de la nouvelle contemporaine, ce recueil exemplaire déployant toutes les facettes de son art. La variété des formes (nouvelles brèves ou plus élaborées, entomologie de phénomènes étranges, catalogues loufoques, études de lieux délirants) se joue au sein d’une atmosphère unique et savoureuse dominée par un chic désuet, une forme mythifiée du XXe siècle défunt, que Quiriny a comme échantillonné dans son œuvre. S’y perpétuent une ancienne courtoisie, des métiers presque disparus et des loisirs passés de mode. On part à l’aventure, mais dans un petit hôtel de province ou dans l’auberge accueillante d’un pays inventé de l’ancien bloc soviétique. Y ont lieu des meurtres, des suicides, des échanges de couple, des noyades de masse, mais entre gens bien élevés, affables, qui vous salueront toujours d’un haussement de chapeau en vous tenant la porte. On remarquera cet incipit parfait : « Il y avait à Montmartre un excellent homme appelé Lelong qui, trouvant sa vie sans saveur, avait résolu de se tuer. » Toujours, le style est élégant, clair et feutré ; le thème décalé, troublant ou morbide. Et cette formule n’a pas fini de nous éblouir. Romaric Sangars

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LUXE ET VOLUPTÉ
LE CONTINENT MASCULIN, Marin de Viry, Le Rocher, 240 p., 19,90 €
Le projet littéraire de Marin de Viry est éminemment balzacien : il y a chez l’auteur une joie un peu désuète à dépeindre la haute société parisienne, usant de mots soignés et d’une précision redoutable dans l’étude de mœurs qui n’aurait pas dépareillé dans la Comédie humaine. Viry connait de plus son sujet sur le bout des doigts et remet au passage les vieilles pendules balzaciennes à l’heure de l’Intelligence artificielle et de la cryptomancie high-tech. Toujours vert, son édifice romanesque ne sert encore, au fond, qu’une seule chose : décrire une passion et creuser la terre autofictionnelle autour de quelques jolies plantes, fantasmées ou vécues. Les femmes de Marin de Viry sont toujours chatoyantes et solaires, cueillies dans la nasse de l’hyper-société parisienne, et déblatèrent systématiquement des dialogues un peu trop parfaitement ciselés, façon chatbot de luxe. Car oui, Marin de Viry adore le luxe, adore les belles femmes, et pourrait disserter là-dessus pendant des heures. Le problème c’est qu’à force de nous conter les amourettes de ces belles gens, il en viendrait à nous agacer. Il manque peut-être à ces marivaudages siglés Issey Miyake une touche de cruauté, un contrepoint satirique qui permettrait de nous rendre cette petite troupe de personnages fitzgéraldiens un peu plus sympathiques. Pour l’heure, on aurait presque envie de les voir glisser sur un colombin de clochard dans un fracas de bimbeloterie. Marc Obregon

ART, MYSTIQUE ET CATASTROPHE
LES SEPT PALAIS CÉLESTES DE ANSELM KIEFER, Michaël de Saint Chéron, Actes Sud, 120 p., 25 €
Né dans les ruines de l’Allemagne nazie, le peintre Anselm Kiefer, comme Gerhard Richter ou Christian Boltanski, a consacré son œuvre à faire mentir Adorno en bâtissant la possibilité d’un art après Auschwitz, mais demeurant, cet art, noyauté par la catastrophe d’Auschwitz. Évidemment, pour surmonter un tel abîme sans ressource spirituelle évidente, il faut en faire émerger une nouvelle, et l’art alchimique de Kiefer, recyclant les cendres, les déchets, les ruines, les fleurs mortes pour élaborer des toiles ou des installations souvent monumentales s’est voué à rendre à l’art une vocation rituelle, sinon transcendante. La perspective est donc pertinente de présenter sa démarche sous le prisme des sept degrés kabbalistiques, ainsi qu’a voulu le faire Michaël de Saint Chéron, écrivain mais aussi historien des religions, qui suit l’artiste allemand depuis de longues années et profite de ce livre pour répliquer à certaines critiques et solder des controverses à son sujet. Si certains aperçus éclairent magistralement, en effet, la démarche de Kiefer, d’autres sont trop complaisants, comme lorsqu’il s’agit de considérer comme supérieurement théologiques les lieux communs new age auxquels le peintre sacrifie parfois. Saint Chéron n’en livre pas moins une passionnante réflexion sur l’art de Kiefer en particulier, et sur la post-modernité en général. Romaric Sangars

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ÉLOGE DE L’AMITIÉ
UN CŒUR PUR, Maxime Dalle, Hérodios, 176 p., 20 €
L’important ici n’est pas le titre mais le sous-titre : Sur les traces de Tintin au Népal. Maxime Dalle, fondateur des revues Raskar Kapac (décidément !) et Phalanstère, s’est envolé pour le Népal en compagnie de deux amis, dont l’un qui a la bonne idée de s’appeler Archibald. Katmandou n’est plus aujourd’hui le village pittoresque de l’album, mais qu’importe : voilà nos héros embringués dans une ascension fatigante, sous la houlette d’un sherpa qui rappelle Tharkey. Le but de leur voyage ? Il n’y en a pas, sinon de célébrer l’amitié, celle dont le dévouement de Tintin à Tchang demeure le modèle. En résulte un petit livre curieusement agencé, qui commence comme une galerie de portraits d’amis habitués aux bars et qui se poursuit sur le toit du monde, le tout parsemé d’allusions à l’univers de Tintin et à ses personnages – ah, Peggy Alcazar, cette « domina à bigoudis » ! Le but à la fin est atteint : « Nous avons honoré le monde de Tintin. Nous sommes restés fidèles à notre enfance. » Bernard Quiriny






