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Grand reportage : le Paris parallèle des glaneurs

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Publié le

15 décembre 2025

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Et si le plus vieux métier du monde n’était pas celui qu’on croit ? Avant d’aller se soulager dans les reins d’une frangine, il fallait bien manger, et l’histoire de l’art recèle de ces figures voûtées, sur des champs ou sur des décharges, à la recherche de bien consommables et point trop fleuris de pourriture. Agnès Varda, grande portraitiste de la capitale, en tira un beau film. La fleur au fusil, nous avons également flâné dans ces marchés de la périphérie parisienne prêter l’oreille à ceux et celles qui mangent ce que la Ville veut bien leur laisser.
© Benjamin de Diesbach

C’est toujours la même chose. Si l’on veut prendre le pouls de la société parisienne qui galère, on file vers le nord. On prend la ligne 4 jusqu’à porte de Clignancourt, ou la 12 jusqu’à la porte de la Chapelle – si l’on est encore plus aventureux. De toute façon, c’est du pareil au même : entre les deux, le boulevard Ney se répand sur plusieurs kilomètres d’ordures, de fumerolles pestiférées vomies en chœur par les bouches d’égouts et de ces braseros abandonnés où couvent les cendres sales de l’hiver – quand ce ne sont pas quelques marrons miteux qui grelottent crapuleusement sous l’œil torve d’un échappé de Pondichéry. Le boulevard Ney est né d’une démolition, et il semble en porter encore les stigmates. C’est un boulevard-pansement, un boulevard-rustine, qui a du mal à cacher son passé honteux de fortification militaire de bas étage. En effet, il faisait partie comme tous les « Maréchaux » de ces fortifications édifiées par Adolphe Thiers en 1841 pour défendre les portes de Paris, à cette époque terrible où Louis-Philippe, notre plus piriforme monarque, craignait encore qu’on fît de la capitale le cimetière de ses molles ambitions. Étranglé au nord-ouest par les échangeurs autoroutiers, à l’est par les tours hideuses de la Pompidolie frénétique, le boulevard Ney garde de son passé militaire cette grisaille de chiendent, cette tristesse de fortin macabre.

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Il fait pourtant beau aujourd’hui, c’est ce qu’on appelle un bel automne, il paraît, avec ce froid sec étincelant qui fait s’affoler les compteurs Geiger de Météo France. Mais on y retrouve aussi cette atmosphère typique des zones d’interface – ne l’appelait-on pas à une époque pas si lointaine la « porte des lapins », cette porte de Clignancourt, parce qu’on y entreposait encore des clapiers et des guinguettes destinés à soulager les appétits des proscrits, obligés de faire le planton face à un ennemi qui jamais ne montrait le bout de sa baïonnette, sentinelles absurdes d’un désert des Tartares avant l’heure ?

© Benjamin de Diesbach

Bref, je ne suis pas venu ici pour faire l’archéologie militaire, et de toute façon l’endroit a tout de même bien changé. Les lieux décrits par Modiano, filmés par Rivette ou chantés par Léon-Paul Fargue ont été aspirés dans le vortex noir du cosmopolitisme le plus crasse. Comme une sinistre concrétisation des prophéties murayennes, tous ces ravis de la crèche globale glissent à tout va sur le bitume, et tout y passe : ces aberrantes trottinettes augmentées comme ces roues gyroscopiques autrefois réservées aux clowns, le boulevard Ney c’est d’abord un circle Pinder, un épisode des Fous du Volant. Si les mecs pouvaient se déplacer sur des skate-boards à réaction, ils le feraient probablement. Aujourd’hui, plus personne ne semble vraiment soucieux de passer pour un clown, du moment qu’on glisse, tout va bien. Il faut glisser dans ce méat urbain avec la souplesse d’un étron fulguré par la Sainte Technique. Et pourquoi pas ? Je longe le boulevard Ney, esquivant les infâmes trottineurs et les marchands de clops frelatés – ceux qui limitent t’engueulent pour te vendre leurs sales tiges coupées au Round Up dans des laboratoires chinois.

Marchés-gigognes, marchés invisibles

Paris n’est pas une ville horizontale : elle est trop minuscule pour cela. Paris n’est pas non plus vertical : ses flèches brûlent au moindre mégot de cigarette, il paraît. Alors Paris s’entasse, Paris s’auto-dévore, Paris s’encrasse, Paris se gigogne littéralement, se surimpressionne à elle-même. C’est un palimpseste en perpétuelle évolution, et ceux qui crient à sa gentrification sont peut-être simplement devenus aveugles, silotés par leurs cartographies inertes, incapables d’employer d’autres chemins de traverse que ces tristes randonnées numériques imposées par les influenceurs ou les trajets retors des calèches Tesla d’Uber. Paris n’est pas gentrifié, non, Paris est vitrifiée : il suffit de se pencher, de se découdre un peu les paupières pour prendre toute la mesure de cette petite société de souffreteux qui travaille, chôme, vole et tapine à nos pieds, derrière le lustre marchand, au milieu des pelures d’oignon et des coques de téléphone portable, vidées de leurs électroniques et qui ne laissent plus à voir que des limules brisés.

© Benjamin de Diesbach

C’est la première impression que laisse le marché du boulevard Ney, niché dans ce « X » parfait que forment la rue Camille Flammarion et la rue Jean Varenne. L’œil paresseux n’y verrait qu’un seul marché, celui de ces stands de maraîchers, de ces poissonniers et de ces primeurs afghans à l’air patibulaire, qui ont tous l’air d’avoir un kriss coincé dans leur ceinture en cas de litige avec un gwer. Pourtant cette première « couche de marché » en abrite une deuxième : à l’arrière des stands sont disposées des écuelles en métal sur lesquelles les maraîchers entassent peu à peu leurs invendus : patates douces fendues ou à moitié suries, carottes à la vilaine dégaine de topinambour, navets glaucomateux et autres laitues affaissées, déjà piquées de bestioles pour certaines.

Ces écuelles, une fois remplies, sont proposées à la vente au deuxième marché : une dizaine de jeunes noirs, bien-portants, sénégalais pour la plupart, leurs jolies poignées d’amour emmitouflées dans des survêtements de marque genre Fila ou Ellesse, munis de gros sacs à carreaux, y entassent fiévreusement leurs trouvailles en échange de quelques pièces ou d’un billet. Il n’est que 11h30. Dans un peu plus d’une heure, lorsque les pros commenceront à démonter leurs tréteaux, ils ouvriront leurs sacs, véritables boites de Pandore si vous êtes un fétichiste du légume suri. Parmi les blettes qui font la gueule et les courges palestinées, on trouve quelques conserves, quelques salades sous vide, parfois des cuisses de poulet soutirées chez les bouchers halal du coin et qui dégagent une forte odeur d’oxydation. Les Sénégalais sont ici pour animer un deuxième marché, donc : le marché des restes, le marché de la récupération, destiné à ceux qui ne sont pas assez riches pour circuler en front line – c’est-à-dire dans l’allée officielle, mais pas assez pauvres pour glaner – ou pour oser le faire. C’est ici, dans cette contre-allée où se font les échanges, au milieu des clébards et des flaques d’essence, que j’ai rencontré Alice.

Alice au pays des vermeils

Alice, c’est son vrai nom, qu’elle dit. C’est une petite femme à qui on ne donne pas d’âge – c’est un cliché peut-être, le cliché de la pauvrette tellement lustrée par la faim que ses os tendent sa peau et lui donnent presque un éclat virginal. Un visage de tête de mort, comme disait Cocteau à propos de Katherine Hepburn. Les clichés ont la vie dure, car effectivement Alice pourrait avoir 55 ans comme 75. Son visage couve une beauté certaine, une jeunesse pas si lointaine. Ses dents étonnamment blanches, presque éclatantes, ses yeux bleus autour desquels rayonnent des ridules de quiète malice, ses cheveux propres laissent entendre qu’elle a un domicile, un toit et probablement de quoi se chauffer. Elle ne doit pas avoir beaucoup plus : en guise de chaussures, elle porte des mocassins d’homme bien trop grands pour elle dans lequel flottent de minuscules pieds avec leurs socquettes violettes. Un pantalon en velours rapiécé, une chapka qui a l’air découpée dans une carcasse de ragondin et un blouson des L.A. Lakers doublé en fourrure synthétique rouge achèvent un look que n’aurait pas dédaigné un hipster de la rue des Franc-Bourgeois. Elle aussi me demande ma carte de presse (c’est décidément une manie) avant de consentir à répondre à mes questions.

© Benjamin de Diesbach

Il faut dire qu’on doit offrir un drôle de spectacle : elle avec un type sur les talons pendant qu’elle fouille parmi les cagettes à la recherche de trésors : une énorme patate douce bicéphale qu’elle respire avec gourmandise, un poireau étique qu’elle enfourne jalousement dans sa besace, quelques salades Sodebo qu’un Sénégalais à tête de sumo consent à lui céder gratuitement – non sans lui balancer au passage un sympathique : « Wesh c’est pas les restos du Cœur ici non plus ! » Ah, la fameuse solidarité intercommunautaire, comme si vous y étiez. Cela n’atteint pas Alice : « Les Restos du Cœur ? Faudrait me payer pour y aller. Des assistés, des cramés. Vous les avez entendus chanter ? Quelle bande d’arnaqueurs ! Je leur chie copieusement à la gueule. » Du Alice tout craché. Elle est volontiers vulgaire, et puis subitement elle parle un langage châtié, avec un pur accent titi qui laisse peu de doute quant à ses origines. Comme toutes les personnes marginalisées, qui parlent peu, elle avale ses mots, on doit la faire répéter, mais elle parle bien – quand elle veut.

Diva du marché, elle refuse de me céder toute information personnelle : « Oh, j’habite là-bas avec ma sœur », qu’elle souffle en désignant vaguement la bretelle nord du périph. Clignancourt ? Saint-Denis ? Ou simplement cette ruelle pelée qui serpente derrière ? On ne saura pas trop. On comprend à force d’insister qu’elle vit probablement avec sa sœur, que cette dernière est probablement handicapée, qu’elles vivent plus ou moins toutes les deux sur un seul RSA et sur une maigrichonne AAH. « Mais le fait de glaner, si vous refusez d’aller aux Restos, c’est un peu de la décroissance, nan ? » que je demande, mû par une franche bêtise – mais peut-être pour tenter aussi de la provoquer un peu. Évidemment, elle me rit au nez : « La décroissance, hahahaha. Oui, voilà, je suis une décroissante. Mais n’allez pas le répéter dans votre journal, là. Franchement, pourquoi vous voulez faire un reportage sur nous ? Je ne veux pas être méchante, mais ça ne vaudra rien, votre truc. Nous avons toujours été là. On sera toujours là. Mais il n’y a pas de quoi en faire un fromage. »

© Benjamin de Diesbach

Avec ces derniers mots, c’est comme si Alice avait conscience d’appartenir à une race immémoriale – et c’est peut-être le cas. Les glaneurs ne demandent rien à personne. Dans un monde où le capitalisme semble avoir remporté toutes les victoires, jusqu’à transformer la planète en terre plate, soit un gigantesque marché transactionnel, pour le dupliquer sous toutes les formes possibles – numériques ou même eschatologiques –, les glaneurs sont en dehors du temps et de l’espace. Ce sont des spectres d’une époque révolue. La preuve, personne ne les voit vraiment : avec leurs fringues de récupération, leurs silhouettes chétives et ramassées, ils sont naturellement mélangés aux pelures d’oignon, à la varicelle gouleyante des épluchures et des lambeaux. Au bout d’une petite vingtaine de minutes, Alice a fini sa collecte. Pas si généreuse que ça, mais pas de quoi faire disparaître son sourire. Je l’accompagne jusqu’à un arrêt de bus. « Je vous inviterai bien chez moi, qu’elle finit par dire en devinant mes pensées, mais ça plaira pas à la frangine. Et puis vous savez, j’ai pas grand-chose à vous raconter de plus. » Est-ce qu’elle a un métier ? Est-ce qu’elle a fait des études ? « Évidemment, s’esclaffe avec un rire limpide. J’ai un bac +20. » Je la laisse à son arrêt de bus, presque persuadé qu’elle n’a aucun bus à prendre et qu’elle disparaîtra dès que j’aurais le dos tourné dans quelque chausse-trappe que la chaussée aura ménagé pour elle seule.

La glaneuse de Münchausen

« Même avec nous, ce que vous appelez les glaneurs, c’est une population complètement insaisissable. Impossible de les recenser, impossible de savoir qui ils sont. D’ailleurs, c’est pas rare qu’ils nous snobbent », raconte Sonia, l’air limite un peu outrée. Sonia est une jeune bénévole, 18 ans à peine, qui travaille pour une épicerie solidaire située non loin du Boulevard Ney. Là, c’est encore un autre marché parallèle : celui de la récupération humanitaire. Sauf que là aussi, comme les Sénégalais, ils empiètent sur le domaine des glaneurs. Encore une concurrence déloyale pour le deuxième plus vieux métier du monde. D’ailleurs, au téléphone, d’autres associations, y compris catholiques, ont du mal à cacher leur embarras face à cette population qui semble refuser les aides, et qui s’attache, contre vents et marées, à trouver sa nourriture toute seule. « On a en même qui sont agressifs, qui nous considèrent assez mal », regrette la présidente d’une association humanitaire qui a pignon sur rue. « Quand ils ne vous chient pas directement à la gueule », manquais-je de lui rétorquer en pensant avec tendresse à la gouaille d’Alice.

© Benjamin de Diesbach

Le lendemain, je me rends à un endroit que je connais bien et où les glaneurs sont souvent nombreux : le marché qui jouxte le cimetière Montparnasse. Pierre tombale mégalithique, la Tour domine toutes les autres, comme une reproduction monumentale. Aujourd’hui, le soleil a caché ses guenilles derrière les nuages et un vent humide énerve les sens. J’avise une vieille dame en parka qui fouille parmi les cachettes, aidée par un vieux chien couturé, une sorte de yorkshire monté sur des pattes de lévrier – drôle de bâtard pour une glaneuse aux airs de Münchausen, maquillée comme une star de music-hall, avec des anglaises fauves qui sortent par parquets inégaux de son bonnet années 20. Celle-là me raconte qu’elle a un appartement juste à côté, rue Delambre, et qu’elle a une très bonne retraite. Qu’elle pourrait très bien se payer les meilleurs restaurants. « Mais enfin, moi, je refuse de participer à cette société de consommation. Regardez, vous passez dans ma rue, toutes ces vitrines remplies de bouffe, tous ces poissons qui dégueulent, tous ces rôtis, franchement vous trouvez pas ça révoltant ? Moi vous savez j’ai besoin de peu. Depuis que mon mari est mort… »

Contrairement à Alice, la baronne de la rue Delambre est plutôt prolixe. Elle est née à Paris, son père a fait l’Algérie, elle a été correctrice pour une maison d’édition connue – mais elle refuse de dire laquelle, en jetant des regards inquiets vers la maison Albin Michel qui est à quelques mètres de nous… Ses souvenirs remontent peu à peu à mesure que les carottes et les fruits blets tombent dans son escarcelle. Son drôle de chien monté sur échasses naturelles la regarde avec suspicion, je le soupçonne de détecter ses mensonges. Je la quitte au bout d’une demi-heure, victime de sa logorrhée décousue. Je l’imagine regagner son appartement cossu, jouissant probablement de la loi 1901, et ranger ses céleris au milieu de ses boîtes de Fido. Ou alors, peut-être qu’elle ira simplement se planquer sous ce tas de vieilles couvertures qu’un clochard a installé près d’un Amorino. J’aurais pu rester à la suivre discrètement, pour savoir la vérité. Mais les glaneurs, après tout, méritent bien de rester au stade de légende.

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