Formigny, vous voyez ? Non ? Rien d’étonnant. C’est un petit village du Bessin, pas très loin de Bayeux et des grandes plages normandes. Mais pour nous là maintenant, Formigny c’est une bataille. Une bataille qui a un vrai problème de casting. Car sur la guerre de Cent Ans, on préfère d’ordinaire l’héroïne en armure ou le panache de la grande bataille qui marque la victoire française définitive. Formigny, le 15 avril 1450, arrive donc au mauvais moment : trop tard pour le grand frisson Jeanne d’Arc, trop tôt pour le clap de fin de Castillon. Résultat, la pauvre bataille reste condamnée à l’ingratitude mémorielle, coincée entre deux séquences nettement plus photogéniques. C’est dommage. Car la bataille de Formigny est décisive. Après Azincourt et le traité de Troyes, le royaume de France avait bien pu sembler promis au naufrage, et si après Jeanne, l’espoir était revenu, la guerre, elle, n’était pas gagnée pour autant. Entre les deux, il fallait encore reprendre la Normandie, et apprendre, enfin, à ne plus perdre selon les règles anglaises.
Plantons le décor. En 1450, la guerre dure depuis plus d’un siècle et les Anglais n’en ont pas encore fini avec la Normandie. Surtout depuis que Charles VII, l’année précédente, a entrepris de la reprendre méthodiquement avec une ténacité redoutable. Pour colmater la brèche, Londres envoie Thomas Kyriell, vétéran expérimenté des campagnes françaises, que Jehan Chartier, chroniqueur officiel de Charles VII, appelle un « chevalier de grant renom ». Kyriell débarque à Cherbourg en mars 1450 avec plusieurs milliers d’hommes – les sources hésitent sur le détail, mais l’ordre de grandeur tourne autour de 3 500 à 4 500 combattants, dont une forte proportion de bons vieux archers à l’arc long (on est anglais ou on ne l’est pas, indeed). Il prend Valognes et se dirige vers Caen. Sur le papier, le plan tient la route.
Mais ce qui devait arriver arriva : à Formigny, Kyriell trouve sur sa route Jean II de Bourbon, comte de Clermont, à la tête d’environ 3 000 hommes. L’Anglais connaît sa partition : position défensive, archers bien disposés, pieux plantés devant la ligne, terrain utilisé à son avantage, avec ruisseaux et vergers pour compliquer la tâche adverse. C’est le bon vieux manuel anglais, celui qui a si bien fonctionné à Crécy et à Azincourt. En principe, il suffit d’attendre tranquilou que les Français commettent l’erreur de base : charger de face, se désorganiser, et mourir avec plus ou moins de panache. Bref, un dispositif bien rôdé.
Mais en face, cette fois, on attend aussi. Clermont est jeune, fougueux, du genre à vouloir en découdre, mais, là, il se contient, car il sait que Richemont va bientôt le rejoindre avec des renforts bretons, et on ne gâche pas une aussi belle tenaille par impatience.
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Des Bretons en renfort ? Met perak ? Parce qu’au XVe siècle la Bretagne n’est pas encore française, et qu’elle a longtemps jonglé entre France et Angleterre. Richemont, frère du duc de Bretagne, incarne justement l’un de ces moments où la balance penche : il est connétable de Charles VII, il a cinquante-six ans, et c’est un vieux briscard qui a combattu côté français à Azincourt trente-cinq ans plus tôt. Ce genre d’expérience laisse des souvenirs durables sur les vertus relatives de la précipitation face aux archers anglais.
Toute la matinée, les deux camps se regardent en chiens de faïence. Puis les Français mettent en batterie deux couleuvrines. Ont-elles décidé de la bataille, ou seulement provoqué le désordre que les Français ont ensuite exploité ? Formigny marque-t-elle l’usure du vieux modèle anglais ? Le débat entre historiens reste ouvert. Ce qui paraît néanmoins certain, c’est que, sous ce feu, les Anglais quittent leur position pour s’emparer des pièces. C’est tactiquement compréhensible. C’est stratégiquement fâcheux, pour eux.
Et c’est alors que Kyriell aperçoit une armée arriver par le flanc ouest. Somerset, after all ? Non. Richemont, et ses Bretons. Pris en tenaille, le dispositif anglais s’effondre. Kyriell est fait prisonnier. Les chroniqueurs donnent des pertes anglaises énormes, de plusieurs milliers d’hommes ; certains récits français parlent même de quatorze fosses et de 3 774 morts, mais ces chiffres restent impossibles à vérifier. Les pertes françaises, elles, demeurent beaucoup plus mal documentées. Les vainqueurs, sur ce point, ont rarement la passion du détail.
La nouvelle se répand. Charles d’Orléans s’en réjouit dans sa Ballade III : « Comment voy je ses Anglois esbaÿs ! (…) On apparçoit que de Dieu sont haÿs, / Puis qu’ilz n’ont plus couraige ne puissance. » Il ne mâche pas ses mots, c’est le moins qu’on puisse dire.
Formigny ouvre la voie à la chute de Caen et à la reconquête de toute la Normandie. Charles VII y confirme sa stature de roi victorieux, sans que ce soit encore le point final : Cherbourg tient jusqu’en août, et c’est Castillon, en 1453, qui clôt militairement le conflit. Entre les deux, Formigny laisse déjà entrevoir une question sans la trancher : et si l’artillerie était en train de rebattre les cartes ?
En 1486, Jean II de Bourbon fait ériger une chapelle où s’était déroulée la bataille. Puis, en 1903, Formigny obtient enfin son grand monument commémoratif, œuvre d’Arthur Le Duc : Richemont, le comte de Clermont et la France victorieuse s’y retrouvent figés dans le bronze et la pierre – à quelques kilomètres de plages qui, cinq siècles plus tard, éclipsent définitivement Formigny dans la mémoire collective.
« En avril, ne te découvre pas d’un fil. » Les Anglais, ce jour-là, avaient quitté leur position, exposé leurs flancs, abandonné la seule chose qui les protégeait. Ils s’étaient découverts. En avril. Mauvais calcul.





