La mise en abîme, le récit gigogne, la fiction dans la fiction, on connait tout ça par cœur, au moins depuis l’invention du roman occidental et au moins depuis Le Manuscrit Trouvé à Saragosse. Pourtant à l’heure où 90% de la production littéraire est dominée par l’autofiction et par des écrivains qui se racontent écrire, au prix souvent du style et de toute ambition romanesque, le cinéma semble encore réticent à s’emparer du sujet… On comprend peut-être mieux pourquoi à la vision du dernier Almodóvar, de retour deux ans après son très neurasthénique La Chambre d’â côté, qui avait tiré tellement de bâillements au jurés de la Mostra de Venise qu’ils avaient fini par lui remettre le Lion d’Or. On espérait que le réalisateur de Dans les Ténèbres (son meilleur film à ce jour, qui date tout de même de 1983) sorte de son empâtement, avec un sujet aussi ludique, qui embarque autant de promesses : l’argument repose en effet sur un cinéaste en crise d’inspiration qui utilise le drame vécu par son assistante pour nourrir un futur scénario. Scénario dont vous voyons également le film, imbriqué plus ou moins astucieusement à la réalité « de première instance »… sauf qu’au lieu d’une réflexion vertigineuse sur les abîmes de la création, sur la porosité entre réel et fiction, sur le statut de l’écrivain, qui vampirise forcément ses proches pour arriver à ses fins, Almodóvar se contente assez paresseusement d’empiler les clichés et de faire son auto-parodie – là où il aurait pu précisément jouer sur les différences de registres, de stylisation, de mise en scène, les deux univers parallèles sont au contraire complétement identiques…
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Au final on est en plein dans cet Almodoverse qu’on a trop vu depuis des années : des décors qui semblent tout droit sortis d’un catalogue de design, des couleurs saturées, des actrices trop belles filmées en trop gros plan, une virée touristique dans les restaurants chics de Lanzarote… on est en terrain connu et on cherche vainement le moment où Almodóvar va se mettre en danger, interroger les limites de son art, se moquer enfin de son propre ronronnement artistique – sans parler du sponsoring par Prada qui commence vraiment à faire mal à yeux.. Almodóvar se dit qu’il n’a probablement plus rien à prouver, et il s’arrête à peu près là où le film devrait commencer – tout en citant ses deux références principales : Bergman et Fellini, il se protège et se met à l’ombre des géants. Car si le vrai-faux film ressemble à une version cheap de Persona, et si le faux-vrai film ressemble à une version cheap de Huit et Demi, on aurait aimé un « vrai-vrai » film, un troisième point de vue qui prenne le risque de ravauder ces deux influences à l’aune d’un geste artistique audacieux.
On comprend mieux pourquoi le cinéma, art de la pulsion scopique, célébration de la réalité entendue comme un mensonge collectif, a toujours le plus grand mal à s’auto-analyser, surtout quand des cinéastes de la trempe d’Almodóvar jouent au démiurge à la petite semaine mais oublient de susciter le malaise : on est loin du délire hallucinatoire et post-traumatique de Fellini, qui parvenait non seulement à remettre en question le statut du cinéma mais aussi son propre statut de réalisateur, d’homme, et de mari et d’amant. L’autofiction d’Almodóvar ressemblerait plutôt à une autocélébration molle et vaguement ironique, et pas du tout à la méditation testamentaire qu’on aurait été en droit d’attendre. Si vous voulez un vrai film de cinéma sur le vertige de la fiction, revoyez plutôt le magnifique The Souvenir de Joanna Hogg – bien plus réussi et bouleversant que ce pensum à la fois éventé et bariolé.





