Skip to content

Ivan Rioufol : L’âge d’oraison

Par

Publié le

16 juin 2026

Partage

© Benjamin de Diesbach

À peine arrivé dans nos locaux, il s’arrête devant les étagères et commente doctement nos ouvrages les plus illustres, parmi lesquels une belle édition des Oraisons funèbres de Bossuet. L’œil est expert et on sent qu’il brûle d’envie de feuilleter l’ouvrage, voire d’en humer les pages – on sait à quel point l’odeur poussiéreuse du vélin promet les plus subtils transports. On reconnaît d’emblée l’homme de goût et le bibliophile. Pour le reste, Ivan Rioufol est fidèle à l’image qu’on lui prête : une sobre élégance, un port de tête quasi-ecclésiastique, mais aussi une propension à laisser parler qu’on n’attend pas forcément chez un homme de télévision.

On ne peut réduire Rioufol à sa fonction d’éditorialiste sous projecteurs. Ce natif de Nantes, avant de devenir une figure incontournable du Figaro, a fait ses armes dans les faits divers. C’est là qu’il a conçu cet amour immodéré pour la France des invisibles, pour le « pays réel », loin des tractations jacobines, loin de ces élites qui tissent depuis la capitale le contre-récit nocif d’une France centralisée, verticale et dédaigneuse. « On me présente comme un journaliste politique. En réalité, je me sens plutôt comme un journaliste de société. C’est sans doute dû à ma formation, lorsque j’ai commencé chez Presse Océan. Une forme d’école du réel, où l’on apprend à retranscrire les faits, à ne pas trahir les propos des gens… C’est une leçon d’humilité. Je m’attache d’abord à retranscrire “les petits faits vrais”, comme disait Madame de Sévigné. »

Lire aussi : Alexandre Jardin : Citoyen réparateur

Lorsqu’il « monte » enfin à Paris en 1984, plus Sorel que Rastignac, le jeune homme répond à une annonce du Figaro qui lance alors une nouvelle rubrique, « La Vie des Médias ». Pas spécialiste du sujet pour un sou, Rioufol y va au culot  – c’était encore l’âge béni où diligence et opiniâtreté vous ouvraient des portes… Il faut dire qu’à l’époque, en pleine mitterrandie victorieuse, Le Figaro était perçu comme un titre ringard et déjà on commençait à traiter d’ « extrême droite » ceux qui pensaient à contre-courant du festivisme putassier des années Jack Lang. À la mort de Max Clos en 1988, on propose au journaliste de reprendre le fameux « bloc-notes », pierre angulaire du quotidien lancée par François Mauriac en 1952. Dans le sillage du romancier, avec qui il partage une plume exigeante, mais aussi ce fameux « visage émacié de moine du Greco » dont parle Jean-Marie Rouard, Ivan Rioufol impose sa signature et traverse la France des années 90 en croquant ses atermoiements, ses manies et ses névroses, dont il tirera son Journal d’un paria. Paria, le terme pourrait faire sourire, et pourtant Ivan Rioufol sait d’où il parle, comme on dit chez les trotskos, n’hésitant pas à fusiller les clichés.

Aujourd’hui, il prône La Révolution des oubliés, dans son dernier ouvrage paru chez Fayard, conscient d’un paradoxe cuisant : si ambiance révolutionnaire il y a, dans une France à bout de souffle épuisée par les intrigues du macronisme, il n’y a plus de révolutionnaires. « Ma plus grande inquiétude, c’est de voir l’apathie s’installer, cette espèce de résignation, difficile à mesurer… Les révoltes paysannes ont prouvé le contraire, mais enfin c’est comme si la parole était devenue impossible dans tout ce brouhaha numérique. » Vous connaissez le vieil adage : plus on en parle, moins on le fait. À l’heure où les médias sont fustigés pour leur défaut de pluralisme, où les réseaux sociaux détaillent l’opinion en parcelles de narcissisme exsangue, la parole du journaliste doit revenir sur le devant de la scène, et fabriquer à nouveau le réel. « Nous subissons actuellement le contrecoup de 50 ans de nihilisme, de relativisme… et nous constatons que les habits qui avaient été dessinés pour les grands hommes, c’est-à-dire la ve République, sont devenus bien trop larges pour ceux qui nous gouvernent. Lorsqu’il n’y a plus d’hommes providentiels, c’est sans doute au peuple de le devenir. » Ite missa est : voilà qui sonne comme une oraison de Bossuet.

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest