Nous sommes au cœur des années 1960, et les Trente Glorieuses battent leur plein. La croissance atteint des niveaux à deux chiffres, les salaires grimpent en proportion, le chômage tombe à des niveaux inédits. L’heure est à l’essor des classes moyennes, à l’explosion de la société de consommation, à la démocratisation de la voiture. En février 1956, les congés payés ont été allongés à trois semaines sous le gouvernement socialiste Guy Mollet par une Assemblée nationale unanime, celle-ci étendant à l’ensemble du pays une mesure mise en place un an plus tôt par les usines Renault pour mettre fin à un mouvement de grève.
Et ces jours de repos, les Français commencent à les prendre hors de chez eux : dans une étude portant sur la cuvée 1961, le statisticien Philippe Gounot constatait qu’environ 40 % des Français étaient partis en vacances, un taux qui atteignait même 60 % dans les grandes agglomérations. Outre la montagne, ce sont bien sûr les bords de mer qui récoltent les suffrages, en particulier les façades méditerranéenne et atlantique. Le risque, dont le pouvoir français se rend assez vite compte, c’est que cette manne financière rendue disponible par les congés payés ne soit dépensée dans les pays voisins. Et pour cause : dès 1961, deux millions de Français ont décidé de passer leurs vacances à l’étranger, avec un attrait certain pour les pays méditerranéens. Et parmi leurs destinations favorites, il y a l’Espagne.
L’auberge espagnole
Dieu sait pourtant si cette Espagne était sortie meurtrie de la guerre civile puis du second conflit mondial. Pointée du doigt pour ses ambiguïtés avec le camp totalitaire, elle persiste surtout, au cœur de ce « monde libre » qui a fait vœu de répandre la démocratie aux quatre coins du globe, dans la voie dictatoriale sous la houlette du général Franco, et traverse même les terribles « années de la faim », marquées par les pénuries et le rationnement. Les années 1950 ouvrent toutefois une ère nouvelle. Pour desserrer l’étau qui enserre son pays, Franco le réintègre progressivement au jeu international par une série d’accords bilatéraux et fait sortir son économie du carcan autarcique avec le Plan de stabilisation, voté en 1959. Dévaluation et convertibilité de la peseta, suppression du contrôle des prix et de taxes douanières, ouverture aux investissements étrangers… Le « miracle économique espagnol » est en marche.
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Et c’est une aubaine pour le secteur touristique, bien identifié par Franco comme un acteur clef pour le renouveau ibérique. D’un coup d’un seul, le pays devient beaucoup plus attractif pour les touristes français, britanniques ou allemands, dont le pouvoir d’achat est bien plus élevé une fois la frontière espagnole franchie – le gouvernement récupérant au passage de précieuses devises étrangères. Pour attirer les touristes européens en quête d’aventures, Manuel Fraga Iribarne, le locataire du Ministère de l’Information et du Tourisme créé en 1951, lance une grande campagne de communication intitulée « Spain is different », qui met le paquet sur le folklore espagnol : flamenco, corrida, soleil, fêtes populaires… Des studios hollywoodiens participeront à la création des messages publicitaires. Le marketing touristique devient un outil de réhabilitation diplomatique.
Tourisme low-cost
S’engouffrant dans la brèche, les promoteurs immobiliers rachètent à prix d’or les terrains côtiers, en chassent leurs quelques habitants et y font pousser de grands édifices hôteliers. Sur les plages encore sauvages, le béton coule à flots. Rien n’est piloté ni contrôlé par l’État, qui s’est contenté d’assouplir le cadre législatif pour que les promoteurs aillent au plus vite, d’où des constructions souvent très moches, peu chères et de piètre qualité qui gâtent des paysages jusqu’alors idylliques. Des villages de pêcheurs se transforment en carrefours du tourisme européen. Et ainsi naissent la Costa del Sol en Andalousie, la Costa Brava en Catalogne et la Costa Blanca à Alicante. L’afflux de touristes aux mœurs légères inquiète bien sûr les autorités espagnoles, catholiques et conservatrices, qui décident de les cantonner sur les littoraux pour qu’ils ne se mêlent pas à la population locale. Symbole de cette crispation : le bikini débarqué de France, un temps interdit sur certaines plages où patrouillent des gardes civils, mais vite toléré pour des raisons pécuniaires évidentes.
Désastres esthétiques et écologiques sans doute, ces stations nouvelles n’en sont pas moins une réussite économique éclatante. Et les Français s’y laissent prendre, y formant bientôt la majeure partie des touristes internationaux. Dès 1962, ils sont trois millions à franchir les Pyrénées ; deux ans plus tard, ils sont plus de sept millions ! Le mouvement est d’une ampleur telle que les Actualités Françaises consacrent un reportage à la célébration du onze millionième touriste français en Espagne. Les autorités françaises doivent réagir.
État-stratège
C’est chose faite en juin 1963, avec le lancement de la célèbre « mission Racine », du nom de son président Pierre Racine, aussi appelée mission interministérielle d’aménagement touristique du littoral du Languedoc-Roussillon. Décidée par le gouvernement de Georges Pompidou, sous l’impulsion du général de Gaulle, la mission Racine sera la première mission d’ampleur accomplie par la non moins célèbre DATAR (Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale), créée la même année.
Contrairement à la libre initiative ayant cours dans l’Espagne franquiste, l’État gaullien se veut ici planificateur et dirigiste (contrairement au nord de France où il n’y aura aucun plan d’ensemble) – conjuguant ainsi en une synthèse très française l’esprit colbertiste et la logique de la table rase. Pour l’occasion est donc créée une administration de mission sur mesure, dotée d’un budget autonome, d’une grande liberté d’action et d’une exemption des règles d’urbanisme.
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La « mission Racine » a un objectif simple : développer l’activité touristique dans le Languedoc, afin d’y diversifier une économie jusqu’alors centrée sur la viticulture, et par-là capter ces juteux flux touristiques qui font route chaque été vers la péninsule ibérique. Dotée de trois milliards de francs, elle doit créer 500 000 couchages, avec pour dessein le million d’estivants par an.
Le béton ne ment pas
Mais la zone, marécageuse, n’est pas accueillante : les terrains, achetés par l’État à partir de 1962, doivent d’abord être assainis, asséchés et démoustiqués. Vient ensuite le temps des travaux proprement pharaoniques sur les deux cents kilomètres du littoral languedocien, celui-ci étant redessiné autour des six pôles que sont Port-Camargue dans le Gard, La Grande-Motte et le Cap d’Agde dans l’Hérault, Gruissan dans l’Aude, Leucate-Barcarès et Saint-Cyprien dans les Pyrénées-Orientales. Destructions et expropriations, creusement des ports, construction des immeubles et de l’autoroute A9 : le remembrement, après avoir sévi depuis une décennie déjà dans les campagnes, s’étend aux espaces côtiers. Ce n’est plus la terre, mais le béton qui ne ment pas, dans la France du général – général qui survole en personne le littoral en hélicoptère à l’automne 1967 et s’enthousiasme : « C’est un service rendu à l’humanité tout entière, qui a besoin de retrouver son repos. » Les premiers vacanciers débarquent l’été suivant – et le Languedoc-Roussillon devient bientôt le second littoral balnéaire français derrière l’opulente Côte d’Azur, dont il est comme le pendant populaire. L’objectif semble atteint, même si la forte saisonnalité du tourisme ne permet pas la diversification attendue de l’économie locale.
Ces nouveaux monstres de béton armé sont pourtant loin de faire l’unanimité. Pour peu qu’ils remplissaient les critères d’efficacité – des logements nombreux, pas chers et rapidement disponibles –, les architectes ont eu carte blanche sur le plan esthétique. Aucun cahier des charges, fondé sur l’identité ou les matériaux locaux, n’encadrait ces gestes architecturaux totaux pour le moins téméraires. Et le résultat fut souvent de mauvais goût, pour ne pas dire plus.
Outre les « marinas » de Port Camargue inspirés de la Floride mais jugées monotones et répétitives, Jean Balladur s’est inspiré des civilisations précolombiennes pour concevoir l’improbable « cité des pyramides » de la Grande-Motte – très vite surnommée « la Grande Moche » ou « Sarcelles-sur-Mer » par la presse qui moquait ce débarquement de HLM sur les plages. Une ville-utopie géométrique et décorative dont on ne sait pas bien ce qu’elle fait là, et dont l’artificialisme froid laisse peu de place à la vie vraie. À Leucate-Barcarès, c’est Georges Candilis, ancien collaborateur de Le Corbusier et connu pour son travail sur les grands ensembles, qui est à la manœuvre. Seul Jean Le Couteur, au Cap d’Agde, prétend s’inspirer de l’esprit languedocien, avec plus ou moins de succès. Les fronts de mer, encore vierges quelques années plus tôt, sont en tout cas méconnaissables. Partout, le béton a englouti les cabanes en roseaux et les baraques au bord des étangs – jusqu’aux épaves romaines, détruites par les travaux d’aménagement de Gruissan. Ordre et progrès : dans la France du général, la modernisation importe plus que le patrimoine ou la biodiversité. Et que la beauté.




