Vous datez la fin de la grandeur française, comme beaucoup, au Traité de Paris, quand la France renonce à l’Amérique. De quel empire, précisément, avez-vous la nostalgie ?
Si j’ai la nostalgie d’un empire, c’est celui qu’on aurait pu garder et étendre en Amérique du Nord. Le Traité de Paris de 1763 est une catastrophe pour la France, je pense que son déclin date de là. La France avait un grand empire mais elle n’en a rien tiré d’un point de vue linguistique, si l’on compare à l’Espagne ou à l’Angleterre. Cela a accentué son déclin, d’autant qu’aujourd’hui, la langue française régresse partout – y compris en France. Quant à ce qu’il nous reste comme « territoires d’outremer », et j’aime ce terme qui donne à rêver, Macron ayant, comme ses prédécesseurs, une politique désastreuse, ces territoires finiront par basculer dans l’indépendance avant d’être rachetés par la Chine ou l’Azerbaïdjan qui y travaillent activement. En termes d’empire, c’est plus l’influence que la possession territoriale qui m’intéressait.
Vous décrivez l’écriture contemporaine comme « maigrelette, paraphrastique, parfois anorexique, sourde à l’histoire de la langue, et pleine de flatulences idéologiques. » À quoi associez-vous cette régression ?
À part quelques exceptions, il n’y a plus d’ambition ni formelle ni stylistique. Le style a été décrété de droite par des gauchistes, ce qui est grotesque. Probablement assiste-t-on aujourd’hui à la doxa de l’écriture blanche, écriture qui était magnifique chez Camus et chez Beckett, mais qui est depuis devenue une doxa par défaut, parce que les littérateurs actuels ne savent plus écrire autrement, sans subordonnées et au présent narratif… Et quand je dis « style », je veux dire par là toute sorte d’écritures, autant proustienne que beckettienne. Butor avait un style ample et je regrette qu’il n’ait pas continué dans la voie du roman parce que c’était le plus intéressant de sa génération, avec Claude Simon. Aujourd’hui triomphe l’indigence absolue, ils ne connaissent pas l’histoire de la langue et ils n’ont pas l’oreille. Ajoutez-y l’idéologie, et tout s’achève. On obtient de la propagande, des tracts améliorés.
L’écrivain contemporain semble ne pas se préoccuper de décrire le monde…
Mais s’il le voulait, il en serait empêché. On a vu un phénomène dans l’édition ces quinze dernières années : la castration volontaire. Vous êtes empêché de voir ce que vous voyez.
Autofiction et exofiction sont-ils les genres typiques du post-littéraire ?
L’autofiction, non, parce que c’est un nom « bling-bling » pour qualifier l’autobiographie romancée, genre qui a toujours existé. On a piqué cette étiquette chez Serge Doubrovsky. Quant à l’exofiction, Alexandre Dumas la pratiquait déjà en son temps, c’est du roman historique, mais il est vrai que son accroissement est un signe d’indigence : comme on ne peut pas décrire le réel tel qu’il est, on s’intéresse à raconter la vie du mari tolérant de Virginia Woolf. Aujourd’hui vous n’avez plus de genre défini, ni de style ni d’ambition de construction, plus grand-chose. Et vous n’avez plus de lecteurs non plus… Gibert est en redressement judiciaire. Mais c’est la note qui se présente pour avoir trop publié de livres sans intérêt.
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N’y a-t-il pas aussi un problème de dés-alphabétisation de la population après cinquante ans d’éducation nationale progressiste ?
Oui, ça joue, comme la question des téléphones omniprésents. C’est aussi une question de rapport au temps. Le temps de la lecture exige de la distance, de la longueur… Les mêmes qui ne peuvent plus lire de roman ne peuvent pas davantage regarder un film en entier ou écouter une symphonie. Ils ont en tête le calibrage des épisodes de série d’une trentaine de minutes et ils ne peuvent plus rien supporter au-delà de cette durée. Quelque chose est en train de finir. L’écrivain français, en tant qu’il a incarné la littérature mondialement, lui aussi est en train de finir, parmi les fossoyeurs officiels de la langue. Alors, tant qu’à faire, finissons en beauté !
Le « romantisme tiers-mondiste » se prolonge aujourd’hui dans le « palestinisme » estudiantin et la fascination pour la figure du migrant. S’agit-il d’un culte nouveau ?
L’apologie du palestinisme, je l’ai toujours connue, déjà dans mon enfance libanaise, quand Arafat était une idole. Sauf que là, c’est devenu l’occasion du renversement d’un discours. En 1967, il y a eu, chez beaucoup de Français, une révélation d’Israël. Les Israéliens nous vengeaient de notre défaite en Algérie. Peu à peu les réseaux pro-palestiniens, tiers-mondistes ont généré ce que nous connaissons aujourd’hui, sauf qu’aujourd’hui l’antisémitisme a ressurgi au grand jour. Si j’avais rapporté dans La Confession négative avoir faire le coup de feu au Liban dans l’autre camp, du côté palestinien, je serais aujourd’hui prix Nobel.
Vous rappelez vos rapports avec Paul Otchakovsky-Laurens, votre ancien éditeur (POL), qui vous accompagna longtemps. Il semble qu’aujourd’hui, sa maison n’ait de cesse de se repentir de vous avoir lancés, vous et Renaud Camus…
Je pense qu’aucune maison, aujourd’hui, ne peut échapper au gauchisme culturel. Même si vous êtes la 150e fortune de France, comme Antoine Gallimard, vous êtes obligé de donner dans le gauchisme culturel. Ce ne sont pas tant les personnes qui se sont retournées que l’époque qui s’est clivée. Entre le tiers-mondisme des années 60 et ce qu’il se passe aujourd’hui, il y a eu un creux de la vague où plus de choses pouvaient coexister. L’époque est devenue violente à cause de la question migratoire, c’est la pierre de touche.
Dans l’édition, il y a une espèce de terreur sourde…
La chose qui me met le plus hors de moi, ce sont tous les gens qui me disent en privé à quel point ils sont d’accord avec moi mais qui me traitent de facho en public. La question est de savoir si le pouvoir culturel gauchiste va tenir longtemps, et comme il a aussi l’université, la presse et l’édition, c’est tout de même quelque chose de difficile à abattre. Sans compter que le wokisme s’est diffusé partout, y compris chez certains qui font semblant de s’en moquer.
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En même temps, le marché du livre s’effondre et donc cet empire risque de sombrer par naufrage économique. Il n’y aura peut-être rien derrière, mais enfin…
Si, je pense que d’autres choses sont possibles. Contrairement à ce que l’on dit, nous ne sommes pas des oiseaux de malheur mais des aigles qui voient plus loin que les autres ! J’ai toujours pensé que les réactionnaires, les vrais, Maistre, Cioran, avaient un regard plus aigu parce qu’ils ne sont pas englués dans l’idéologie. C’est mon seul espoir que cela s’effondre. Je n’aime pas les révolutions mais j’aime les effondrements parce que peut en surgir quelque chose. Tout est pourri, gangréné : on parle de narcotrafic mais on pourrait parler de narco-édition, ce sont des marchands de sommeil littéraire !
L’innombrable est un aspect satanique, vous le répétez souvent. Or l’ère contemporaine, post-moderne, est celle de l’innombrable, quand la modernité était celle des masses. Comment l’interprétez-vous ?
C’est le mauvais infini, c’est l’immaîtrisable. Ou bien vous tournez le dos à l’innombrable et partez au fin fond des forêts, s’il en reste ; ou bien vous vous apercevez que les seules forêts qui restent sont au fond de vous-même avec Dieu au-dessus, et vous prenez position pour lutter contre Satan. Il y a diverses figures de Satan, l’innombrable, mais aussi l’indifférence. Je préfère le mal à l’état pur, parce qu’on peut le combattre, on le voit.
L’indifférence ou la tiédeur sont les pires des choses qui soient.
Le peuple était un collectif qu’on pouvait cerner, avec une généalogie, alors que le déferlement migratoire est sans généalogie et sans limite, il relève de l’innombrable, c’est ce que vous ne cessez de dénoncer…
Exactement. Cela vaut aussi pour l’innombrable littéraire, c’est une autre manifestation de Satan.
L’impossibilité de distinguer barbarie et civilisation n’est-elle pas à l’origine de l’accélération de notre déclin ?
La question du relativisme explique tout. On est dans la dégénérescence de tous ces grands mots qui pouvaient avoir leur valeur chez Voltaire ou Rousseau, qui avaient leur sens dans certaines situations historiques. Mais aujourd’hui, « transparence », par exemple, signifie juste la mainmise du système sur l’individu, point final. Il faut toujours se référer au grec, le barbare c’est celui qui ne parle pas la langue. Le barbare, c’est peut-être nous, aujourd’hui, qui ne parlons pas la langue des bobos et des officiels.
Macron « choose France », nous, nous l’élisons, la France. Quand un président de la République en arrive là, c’est foutu ! En attendant les barbares, c’est le titre d’un roman de Coetzee. Nous ne les attendons plus, ils sont là, et ce présent exige que nous répondions. Sauf que les romanciers contemporains ne répondent pas parce que ce sont des vaincus. Ce sont des vaincus parce qu’ils ne maîtrisent plus leur langue et qu’ils sont maîtrisés par l’idéologie comme par leur inculture.
En dépit de vos constats, votre combativité semble toujours intacte. D’où vous vient-elle ?
Je réfléchis beaucoup sur la vie d’un certain nombre de figures qui m’ont toujours accompagné. Voyez Nietzsche, quel destin terrible ! Mais il n’a jamais cessé d’écrire. Bloy, Pessoa… Songez que Pessoa n’a publié qu’une plaquette alors que tous ses manuscrits étaient dans une malle ! Je tiens ma combativité de ces gens-là. Quand je suis épuisé, je me dis : « Tu ne peux pas admirer ces gens et baisser la garde. »





