Skip to content

Pierre Valentin : Wokisme, un tour et puis s’en va ?

Par

Publié le

1 octobre 2026

Partage

Inconnu il y a quelques années, le terme est devenu un incontournable de notre vocabulaire politique. À n’en pas douter, le wokisme fut l’un des principaux bouleversements survenus cette dernière décennie. Auteur de « Comprendre la révolution woke » (Gallimard), l’un des meilleurs essais parus sur le sujet, complété depuis par « Malaise dans la génération Z » (Gallimard), qui autopsie la crise de santé mentale chez les jeunes, Pierre Valentin était l’interlocuteur tout désigné pour analyser cette fièvre folle qui s’est emparée de notre jeunesse. Avec une question décisive : le wokisme a-t-il, comme beaucoup le disent, entamé son reflux ?
© Benjamin de Diesbach

Quand, et dans quelles circonstances, le wokisme est-il apparu en France ?

Commençons par les États-Unis, où l’on peut dater une rupture culturelle autour de 2010-2015. C’est à la fois le moment du « smartphone pour tous » et l’arrivée de la Génération Z sur les campus. Nombre de bouleversements ont eu lieu à ce moment-là. Black Lives Matter se lance réellement en 2013. Puis, le mouvement #MeToo en 2017, suivi de #Balancetonporc la même année.

Le moment « Nuit Debout » en 2016 constitue à certains égards un précurseur tant il rassemblait la même sociologie. La campagne de Benoît Hamon, qui mobilisait déjà l’écriture dite « inclusive », touchait là aussi le même milieu. En 2017, cette écriture militante était presque intégralement absente des discours à gauche. À l’inverse, la majorité des programmes des partis de gauche lors de l’élection présidentielle de 2022 a été rédigée avec. Lesquels oseront faire autrement en 2027 ?

Dans Comprendre la révolution woke, vous démontriez que l’idéologie woke est une pure négation. Qu’entendez-vous par là ?

Les militants wokes définissent leur action, en quatre mots, par le fait de « lutter contre les discriminations ». Réduits à un seul, ils ont tendance à choisir « anti-raciste ». Le mot d’ordre est « déconstruction », ce qui est dans les faits une façon académiquement acceptable de dire « destruction ». Les actions militantes les plus fréquentes sont les « annulations » d’individus jugés infréquentables et le déboulonnement de statues. La primauté de la négation est évidente partout où l’on pose le regard. Pour devenir Saint-Georges, on a intérêt à se trouver un beau dragon.

Le wokisme est-il le fils du gauchisme soixante-huitard ? Autrement dit, la gauche dite universaliste est-elle légitime pour s’opposer à la gauche woke ?

En travaillant sur ce premier ouvrage, je suis tombé sur cette merveilleuse phrase de Péguy : « Un père sur lequel son fils porte la main est coupable : d’avoir fait un tel fils ».

Nous assistons à un règlement de compte familial, comme l’aigreur des débats le laissait présager, opposant des pères qui ne reconnaissent pas leurs fils à des fils qui souhaitent tuer leurs pères, comme ces derniers l’avaient fait avant eux. C’est même ici que pour tous ses mérites, le terme « wokisme » a pu obscurcir la part évidente de continuité, notamment via le « jeunisme », qui a nécessairement le sablier pour bourreau. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, c’est le refus de toute filiation qui signe leur filiation. Les militants soixante-huitards proclamaient « Papa pue » ; ils ne peuvent pas se plaindre de recevoir en réponse, un demi-siècle plus tard, « OK Boomeur ».

À quel point le wokisme a-t-il pénétré en France ? En avons-nous été préservés par notre tradition universaliste comme certains l’annonçaient ?

Oui et non. Quand on compare notre gauche française à ses homologues étatsuniennes, anglaises, et canadiennes, on voit qu’elle a su résister plus longtemps. Maintenant, pour des raisons idéologiques et démographiques, la suite pour la gauche « universaliste » s’annonce franchement compliquée. Le tournant paraît pris.

Pour le reste, il est toujours difficile de juger. Il paraît hégémonique à l’université, influent dans le monde de l’entreprise (moins sur les questions raciales que sur les questions de genre), et un peu plus faible dans notre classe politique. Dans l’univers du cinéma de masse, qui a pour objectif d’être rentable, on note plutôt un reflux.

Lire aussi : Pierre Valentin : Autopsie de la Génération Z

Mais attention aux analyses en trompe-l’œil. Typiquement, le « toutes et tous » et le « celles et ceux » étaient en 2016-2017 une « innovation » lexicale macronienne, qui lui valait des imitations satiriques de l’humoriste Nicolas Canteloup. Aujourd’hui ce « bégaiement obligatoire », pour paraphraser Alain Finkielkraut, est absolument omniprésent, même à droite. C’est pourtant la même logique que l’écriture dite « inclusive » ; celle d’un neutre qui ne serait que le faux-nez du dominant, masculin. Dans nombre de cas, le wokisme disparaît moins qu’il ne se « normalise ». 

Plus spécifiquement, le wokisme est-il tout puissant dans l’université française, et quelles en sont les conséquences ?

Pour rejoindre ce que l’on disait plus haut sur les analyses en trompe-l’œil, si l’on voit aujourd’hui moins d’annulations spectaculaires dans le monde universitaire, c’est parce que les dissidents ont déjà été expulsés ou alors qu’ils se taisent désormais. Une part très significative du monde universitaire, hormis quelques exceptions, subit un double mouvement intellectuellement mortifère de précarisation et de « sectarisation ». Avec moins de moyens et de pluralisme, la recherche exigeante, qui contourne les effets de mode idéologique, a tendance à disparaître. Dans les premiers effets, il y a une baisse sensible du prestige universitaire, comme l’illustre la démonétisation rapide du tampon « Sciences-Po » pour les recruteurs.

À cela s’ajoute la révolution de l’intelligence artificielle que nous n’avons pas fini d’analyser, mais qui aura probablement pour effet pratique une dévalorisation du diplôme, de la thèse, du livre. Une part de la légitimité publique provient toujours du sentiment « ça, je n’aurais pas été capable de le faire », ce qui, avec l’aide d’une IA du moins, est moins vrai aujourd’hui pour ce qui concerne les longs textes écrits. Sur ce point, on peut difficilement s’en réjouir.

L’intersectionnalité agrège des causes très différentes, et antagonistes à terme. Faut-il s’attendre à l’explosion que beaucoup prédisent ?

À terme, nécessairement, mais cela peut encore durer un certain temps. La question est de savoir dans quel état cette implosion laissera la nation, et ce qu’il en restera. Quelle proportion de la jeunesse aura déjà été séduite par le logiciel intersectionnel quand il implosera ? Le serpent se mord la queue, mais il risque de le faire autour de notre cou.

La suite de l’histoire paraît écrite si on observe les mutations de la gauche britannique. Mothin Ali, candidat vert à Leeds (le parti écologiste est en train de supplanter les travaillistes), a crié « Allahu Akbar » à la fin de son discours de victoire en mai 2024. Une des dernières façons jusqu’ici de faire la jonction entre les deux sociologies qui votent à gauche est de parler « d’islamophobie » : une part entend indirectement une défense de l’islam, qui est une culture de l’honneur, tandis que l’autre part est déjà séduite par le suffixe qui implique une culture de la victimisation.

Par ailleurs, il ne faut pas sous-estimer le cynisme possible de part et d’autre pour accepter, du moins pour un temps, de faire tenir ce tandem intenable mais politiquement utile. Il faut d’ailleurs rappeler que les tout premiers théoriciens de l’intersectionnalité forgeaient ce concept avec des finalités politiques en vue, d’où le terme de « coalition » qui apparaît à la fois chez Kimberlé Crenshaw, Judith Butler, et, quelques décennies plus tard, dans le think-tank socialiste Terra Nova.

Beaucoup parlent d’un reflux du wokisme aux États-Unis depuis l’élection de Donald Trump. Est-ce vraiment le cas ? Quelles conséquences
 pour la France ?

L’optimisme est partiellement surjoué à mon sens, et ce pour plusieurs raisons. Déjà, nous l’avons dit, le monde universitaire suit globalement toujours la même direction, et, en constatant le décalage idéologique qui se creuse avec le monde qui l’entoure, s’enferme parfois dans un sentiment de supériorité. Or, cela reste un lieu de formation des esprits et de la culture de demain.

Les plus de 35 ans (et une part des plus jeunes) se sont bel et bien renforcés ces dernières années dans leur anti-wokisme après avoir connu une phase de sidération. Les Américains parlent de « vibe shift » (changement d’ambiance). Mais il n’en reste pas moins qu’il y a évidemment considérablement plus de jeunes gens sensibles aux thématiques wokes que des personnes âgées, et c’est l’angle mort de l’argumentation des « optimistes ». Un simple effet de renouvellement générationnel risque de générer des effets culturels importants.

Néanmoins, ce qui a vraiment changé, c’est que le nombre de jeunes qui s’auto-identifient comme « transgenres » ou bisexuels baisse, et nettement. C’est la première fois depuis que ça augmente. Cette baisse date peu ou prou du rachat de Twitter par Elon Musk (sans que l’on puisse savoir si cela a vraiment été décisif), en 2022, peu de temps avant la réélection de Trump. On voit également des figures proches du parti Démocrate comme Ezra Klein qui se redécouvrent subitement « modérés » et prétendent avoir toujours dénoncé ces « excès ».

On notera d’ailleurs que la contre-offensive face au wokisme n’a pas tant été déclenchée quand cette idéologie s’en est prise violemment à la majorité (aux hommes, aux blancs, aux hétérosexuels etc) que quand elle s’est attaquée aux « minorités » d’hier (femmes, personnes juives etc). L’énergie critique provient ainsi en large part de l’explosion des contradictions entre progressisme d’hier et d’aujourd’hui.

Dans Malaise dans la Génération Z, vous enquêtez sur les liens entre problèmes psychologiques et militantisme woke. Alors : simple corrélation ou véritable causalité ?

Dans mon premier ouvrage, je me contentais de constater l’étroitesse de la corrélation entre l’essor du wokisme d’un côté et celui de la crise de la santé mentale de l’autre, sur la même sociologie (jeune, féminine, étudiante, etc). Je posais la question suivante : est-ce les troubles qui favorisent le fait de se trouver une idéologie, ou est-ce l’idéologie qui favorise les troubles ?

Dans Malaise dans la Génération Z, j’ai pu continuer à creuser cette question, et il semblerait que ce soit davantage la seconde réponse. Une des façons de l’expliquer est via la question du sectarisme. Aux États-Unis, 45 % des progressistes de la génération Z adhèrent à l’affirmation « je mettrais fin à une amitié car mon ami a exprimé un avis politique que je trouve inapproprié », ce qui est presque deux fois plus que leurs homologues modérés et conservateurs (24 %). Au sein d’une génération qui a déjà des réseaux de sociabilité affaiblis, les plus à gauche d’entre eux choisissent de s’amputer volontairement d’une part significative de leurs derniers proches restants. Or, l’isolement (facteur objectif) favorise la solitude (perception subjective), qui, elle, favorise fortement l’apparition de troubles mentaux.

À quel point les portraits-types du militant woke et du membre de la Gen Z, esquissés respectivement dans vos deux ouvrages, se recoupent-ils ?

Le fait social massif le plus structurant est probablement l’effondrement du temps de jeu sans supervision des enfants ces dernières décennies. N’ayant pas eu l’occasion de se jauger en faisant les choses sans la présence d’un « surveillant » (parent, professeur, nourrice etc), l’apprentissage de la débrouillardise est retardé. Cela nous paraît aujourd’hui inconcevable, mais dans les années 1970, 80 % des élèves de CE2 se rendaient à l’école tout seuls. Cette génération en ressort plus anxieuse et craintive que les générations précédentes, et avec le réflexe de se tourner vers une autorité pour régler ses différends avec ses pairs. Les enfants de quatorze ans étaient jadis des baby-sitters ; aujourd’hui ils en requièrent.

Lire aussi : Pierre Valentin : le wokisme est une haine du monde

On peut imaginer que ce mode d’éducation, issu des États-Unis, soit moins en vogue dans les campagnes, mais avec la désertification des zones rurales, la quasi-totalité des trajets s’effectue en voiture, donc avec l’aide d’un adulte. De plus, l’hyper médiatisation des faits divers comme « l’affaire du Petit Grégory » ou Xavier Dupont de Ligonnès, ainsi que la hausse récente et puissante de l’insécurité du quotidien jouent sur les angoisses des parents, et donc contre l’accès à une plus grande liberté de mouvement pour les plus jeunes.

J’ajoute enfin que cette génération a une tendance à se construire, sur le plan identitaire, par opposition à une abstraction péjorative, un « Système ». C’est frappant quand on l’analyse.

À rebours de ce qu’on affirme, vous dites que la Gen Z est peu politisée et que la seule institution qui garde du sens pour elle est la famille.

Il y a, volontairement ou non, un effet de loupe colossal dans nombre de médias « jeunes » qui voient dans cette cohorte une génération « engagée » (« mais de façon différente », ajoutent-ils généralement). On « réinventerait » l’engagement. Dans ce type d’explications, le fait qu’il y ait deux fois plus d’abstention chez les 18-34 ans que chez les 60-69 ans au premier tour des dernières élections présidentielles – ce qui est un effet de génération et non d’âge – est balayé d’un revers de main.

Commençons par un fait social massif : ma génération est très certainement la plus sédentaire de tous les temps. Or, l’engagement et le fait de sortir de chez soi sont très étroitement liés. À moins tout miser sur le quasi-oxymore qu’est « l’engagement numérique », il faut bien admettre que nous sommes ici sur des analyses hors-sol, où l’on confond ce que l’on aimerait percevoir et la réalité.

Dans ce contexte « d’intérieur », la famille tire pour partie son épingle du jeu. Le foyer peut déjà servir de « bunker » dans lequel on se retranche pour éviter le monde extérieur. Mais sur le long terme cette posture de repli ne suffira pas. Ne serait-ce que pour fonder un foyer, il faut bien sortir de chez soi…

Comment la Gen Z voit-elle l’avenir ?

En un mot : elle ne le voit pas ! Du fait de l’accélération de nos vies, l’avenir a fortement perdu en lisibilité. Même dans nos périodes de guerres, qu’elles soient mondiales ou froides, la planète était divisée en « blocs » bien clairs, avec pour chaque individu des « gentils » et des « méchants » bien identifiés au niveau planétaire. Aussi angoissantes que ces périodes pouvaient être (notamment à partir de l’invention de l’arme nucléaire), elles conservaient une part de lisibilité. Aujourd’hui, la fragmentation et l’imprévisibilité sont telles que l’avenir, en tant que catégorie pertinente, s’effondre carrément. Seuls 15 % des 18-30 ans réussiraient à se projeter dans le long terme, et 35 % n’envisagent désormais le futur qu’à court terme.

C’est d’ailleurs une façon de lire la hausse de l’hédonisme. On peut être prêt à reporter sa jouissance, sa gratification, en vue d’un bien supérieur à venir, comme celui qui refuse de manger la tablette de chocolat sous ses yeux en vue de rester en forme pour un défi sportif qu’il prépare. Mais si la catégorie « plus tard » disparaît, alors il n’y a plus de raison se priver dans l’immédiat.

EN KIOSQUE

Soutenez l’incorrect

faites un don et défiscalisez !

En passant par notre partenaire

Credofunding, vous pouvez obtenir une

réduction d’impôts de 66% du montant de

votre don.

Retrouvez l’incorrect sur les réseaux sociaux

Les autres articles recommandés pour vous​

Restez informé, inscrivez-vous à notre Newsletter

Pin It on Pinterest