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Constantin Popescu : ANATOMIE DE LA SOUFFRANCE

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Publié le

12 juin 2018

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Disciple de Christian Mungiu, réalisateur récompensé par la Palme d’or en 2007, le réalisateur roumain Constantin Popescu offre avec Pororoca une tragédie humaine vertigineuse et saisissante de vérité. Entretien.

Propos recueillis par Arthur de Watrigant

 

La dimension cathartique de votre film est très frappante. Comment est-il né ?

Pororoca est partiellement issu sur une histoire personnelle, mais l’essentiel du récit est néanmoins issu de mon imagination. J’avais envie de montrer un drame dans ses moindres détails et jusqu’à son dénouement, une expérience de vie en forme de chemin de croix. Ce qui m’a particulièrement intéressé, c’était de disséquer la dégradation d’une relation mais aussi la déconstruction des structures familiales traditionnelles à travers la famille nucléaire moderne. J’ai aussi toujours trouvé intéressant d’étudier dans un film ces moments qu’on laisse généralement de côté pour écrire une histoire (le sommeil, la procrastination, le repas, la solitude). Pour des raisons narratives et visuelles, ces moments sont ignorés au cinéma parce qu’ils nous font souffrir alors qu’ils aident à définir les personnages d’une façon beaucoup plus subtile, et beaucoup plus significative, que tout autre type d’actions.

 

Vous faites un choix, à notre sens judicieux, celui de laisser une grande liberté au spectateur…

Le public est l’acteur d’une histoire entière qui se produit sous ses yeux. Les sons, par exemple, donnent des indices importants, ou soulignent des idées majeures cachées un peu partout dans le film, spécifiquement dans le premier et le dernier plan. C’est une construction très complexe qui sollicite les spectateurs, qui leur demande un effort d’enquête, de découverte, de réflexion pour comprendre ce que Tudor cherche si frénétiquement tout au long du film. Et pourtant, toutes les réponses sont données. Il suffit d’écouter et de regarder attentivement, de faire attention aux sons cachés, aux multiples détails, qui, tous ensemble, reconstituent le puzzle. Le spectateur est un témoin actif, questionnant les décisions prises par Tudor et s’interrogeant au moins autant que lui. Tudor est une noix qu’on ouvre. Il y a une réponse et il ne tient qu’au spectateur de la trouver.

 

 

Le plan où tout démarre est fascinant à la fois d’intelligence et d’originalité. Vous vous servez de la banalité d’une après-midi au square pour éloigner le spectateur de l’action qui va tout déclencher. Pourquoi avoir employé cette stratégie si éloignée de celle de la plupart des films de suspens ?

J’ai imaginé un plan où tout se passerait en temps réel devant vous. Je pense que plus nous nous approchons de ce genre d’expériences, plus nous ressentons la puissance de la lutte, du stress, plus nous parvenons à saisir la peur de Tudor ainsi que son angoisse. Je crois au pouvoir de l’imagination avant tout. L’esprit humain est notre plus puissant allié. Je ne voulais pas réaliser un banal film à suspense, se contentant de montrer le gentil et le méchant pris dans l’action. Pororoca est quelque chose de différent, c’est beaucoup plus. C’est un film déchirant, bien davantage qu’un film d’action; c’est un film lent et paranoïaque plutôt qu’un thriller classique. J’avais très envie d’entrainer le public dans une quête, afin qu’il prête attention à toutes ces petites choses qui dessinent le grand tableau. Ce qui se passe hors caméra est donc extrêmement important, et permet de rendre l’expérience plus personnelle, moins didactique.

 

Comme la disparition arrive dès le début du film, le spectateur n’a pas le temps de s’attacher à cette famille immédiatement dissoute. Avez-vous cherché par là à éviter certaines facilités d’émotion ?

Oui. J’avais l’intention de rester autant que possible dans la réalité. Je voulais que le spectateur soit travaillé par l’idée de la perte, et non par la perte de cette famille en particulier. Je ne voulais pas prendre le public en otage, le soumettre à un chantage émotionnel. Je n’aime pas ces procédés qui, pour susciter une émotion, abusent de musiques mélodramatiques et d’effets scénaristiques.

« Le film pose la question de la banalité du mal, qui rôde autour de nous et frappe quand nous sommes vulnérables » Constantin Popescu

Lors de la déclaration des deux parents au poste de police, s’amorce une déchirure dans le couple, notamment par la façon qu’à chacun de répondre aux questions de l’officier. Plutôt que la violence visuelle, n’avez-vous pas cherché à vous concentrer sur la cruauté psychologique ?

Plus le film avance et à mesure que la paranoïa de Tudor augmente, plus les mots cèdent la place aux silences lourds de sens, aux images. J’ai combiné deux manières de décrire la souffrance : une visuelle et psychologique, l’autre plus physique. Je pense très sincèrement que la souffrance psychologique est plus difficilement supportable que la souffrance physique, même s’il est évidemment plus ardu de la représenter au cinéma. Le film pose la question de la banalité du mal, qui rôde autour de nous et frappe quand nous sommes vulnérables. Il déconstruit le puissant silence de la culpabilité. Pas seulement celle de Tudor, mais aussi celle de Cristina. La culpabilité qui pénètre dans nos vies implacablement, insidieusement.

 

Lire aussi : Hélène Fillières, esprit de corps

 

Cherchez-vous à développer un cinéma qui éprouve spécialement le spectateur ?

Absolument pas. C’est un dialogue entre le public et moi, pas un monologue. J’ai certes voulu être honnête et le film est personnel parce qu’il traite d’une perte sans qu’on puisse en expliquer la raison. Mais la vie elle-même n’est-elle pas construite sur un paradoxe aussi absurde ? L’histoire de Pororoca devait être racontée avec aussi peu d’interventions extérieures que possible. On se contente de voir, d’entendre et de ressentir ce que Tudor voit, entend et ressent lui-même. Pas plus. Je considérais que mon récit ne devait pas être parasité par ces procédés de manipulation, consistant en l’ajout de petits violons larmoyants et de trompettes plaintives durant les épreuves les plus dures des personnages. Je n’entends pas de violons magiques quand je suis triste. Le public n’est pas bête, il comprend ce qu’est la douleur sans besoin de la surjouer. Si j’avais renforcé l’aspect mélo du film, j’aurais menti et triché avec le public. Si le film est difficile à regarder, je crois que les spectateurs apprécieront la franchise avec laquelle j’aborde un sujet aussi tragique.

 

 

 

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