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En Chine, l’État évalue ses citoyens et leur accorde une note (« le crédit social ») qui détermine le droit de voyager ou de monter des entreprises. Même le secteur privé se mêle d’évaluer la fiabilité et la vertu de ses clients, avec par exemple le « crédit sésame » de la firme AliBaba. Mais si on s’alarme pour nos frères asiatiques, on connaît moins les initiatives à venir en Europe. Comme celles que propose l’entreprise Scold & Praise®. Attention, danger !
« Cold & Praise » : littéralement « gronder & faire l’éloge ». Un nom surprenant pour une entreprise qui souhaite « des relations saines dans une société apaisée » où « chacun (puisse) vivre sa différence sous le regard d’autrui ». La startup siège dans un immense hôtel particulier du Marais, près de la place des Vosges. À l’entrée, pas de sas ni de bureau d’accueil. Juste une double porte, entrouverte, qui donne sur un drôle de portique arc-en-ciel. Au-delà, une vaste cour pavée, surmontée d’un écran géant épuré. Des employés, qui fument et boivent leur premier café de la journée, nous font signe d’entrer.
Au moment de passer le portique, une voix asexuée, sortie de l’un des montants, m’intime de rester en place durant sept secondes. Une fois le délai écoulé, j’aperçois avec surprise ma photo de profil Facebook s’afficher sur l’écran qui me fait face. Une note rouge apparaît: « Mâle blanc valide hétéro-cis diplômé, 110/150 sur l’échelle des privilèges sociaux. Risque diabète 32 % ». Les fumeurs, qui portent pour la plupart piercings et cheveux couleur barbe-à-papa, me jettent un regard désapprobateur. Le portique imprime un badge adhésif que je colle au revers de ma veste. Derrière moi, le photographe qui m’accompagne s’esclaffe avant que je le rejoigne aussitôt dans son hilarité. Il aura droit à un « 125/150 avec un cancer du poumon à 78 % ». Fini de rigoler. Alan Petrobis vient à notre rencontre. 32 ans, grand, brun cinglé d’une mèche argentée, normalien (section mathématiques) et diplômé de Columbia, le fondateur de Scold & Praise® est tout sourire. « J’espère que vous ne nous en voulez pas pour cette petite mise en garde pédagogique.
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Les risques pathologiques sont à prendre au sérieux : ils sont basés sur un croisement de corrélations prenant en compte vos achats Amazon, votre activité sportive via vos applications smartphone et vos achats par carte bleue ». Mais comment fichtre y ont-ils eu accès? « Nous avons accès à tout, répond notre hôte. Nous savons quel bus vous prenez le matin, quel film vous regardez le soir, à qui vous parlez dans votre entourage, quels mots vous écrivez le plus. Nous sommes même en mesure de prédire une grossesse un mois avant la première consultation gynécologique. Et inutile de vous dire que nous savons déjà pour qui vous allez voter! » Scold & Praise® a été fondé dans le plus grand secret il y a quelques années par plusieurs mathématiciens, cogniticiens, informaticiens et autres chercheurs à la pointe des technologies de recueil et d’analyse des big data. Ce n’est que très récemment que l’entreprise a lancé une discrète campagne de communication. « Au départ, nous voulions créer un logiciel de prédiction des radicalisations. Puis, nous avons décidé d’aller encore plus loin : pourquoi ne pas proposer un programme d’évaluation et de notation des citoyens? La prévention que nous prônons fonctionne en effet bien mieux que la rétorsion mise en place par l’État ».
Coupez-lui tout accès à Netflix, Facebook, Instagram, Amazon, Google, Apple, et je vous promets qu’il s’y reprendra à deux fois avant de récidiver. Alan Petrobis
Avant de m’étrangler dans mon café, je demande à ce Victor Hugo 3.0 de développer davantage sa pensée. « Six mois à Fleury-Mérogis ne feront qu’énerver davantage un homme misogyne, auteur d’actes de violence. Mais coupez-lui tout accès à Netflix, Facebook, Instagram, Amazon, Google, Apple, et je vous promets qu’il s’y reprendra à deux fois avant de récidiver ». Scold & Praise® est encore embryonnaire. Mais son service de lobbying et de relations publiques est redoutablement actif. « Nous sommes en train de convaincre tous les acteurs qui dominent le marché numérique de nouer un partenariat avec nous.

Plus que deux ou trois ans et nous passerons à grande échelle, poursuit imperturbable Alan Petrobis, qui s’est assis sur un des fauteuils en forme de licorne de l’espace « Safety and Happiness ». Une jeune femme installée à notre gauche écoute de la musique et jette frénétiquement des paillettes autour d’elle. Petrobis nous propose « un chocolat du Pérou » et poursuit: « Ce que nous sommes parvenus à faire en scannant vos téléphones et cartes bleues sans contact, nous sommes capables de l’étendre à toute la population d’une grande ville. Et demain, d’un pays entier. Mais le big data n’est pas infaillible. C’est pourquoi nous avons besoin de rallier la population à notre projet ». L’idée de Pétrobis et de ses communicants est de convaincre la population de noter, sur un site dédié, l’ensemble de leurs interactions quotidiennes, selon les critères des « Social Justice Warriors »: misogynie, « validisme », racisme, mépris de classe, toutes les « micro-agressions » sont comptabilisées. « Pour éviter les abus, on se focalise sur les profils des émetteurs et des cibles.
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En gros, si vous êtes célibataire, blanc et conservateur (les fameux privilèges sociaux de tout à l’heure, évalués sur 150, ndlr), on vous donnera rarement raison face à une personne issue d’une minorité ethnique et sexuelle. Pour le reste, c’est un peu comme Wikipédia ». De l’ensemble de ces notes résulte un « rang citoyen », évalué sur 10. « Notre objectif est d’interdire, selon des durées à définir, l’accès des plus grands services numériques à ceux qui ont une note inférieure à 3. Lorsque tous les smartphones et ordinateurs, ainsi que les magasins physiques, fonctionneront avec un contrôle de reconnaissance faciale ou digitale, nous serons en mesure d’appliquer cette mesure. Ne manque plus que l’aval des politiques ». Et un avenir radieux nous sera livré ?
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