Tiens, voilà du boudin

Justine et Marine ont 24 ans. Diplômées d’HEC et d’UniLaSalle (l’école d’agronomie de Beauvais), elles sont toutes deux CEO d’une startup qui a le vent en poupe : « EatMe® ». Rencontre avec deux filles qui n’ont pas froid aux yeux.

 

Un bref coup de téléphone et les deux entrepreneuses nous reçoivent dans leurs bureaux, rue Claude Bernard, dans le 5è . C’est l’incubateur d’AgroParisTech qui les accueille. Les bâtiments sont beaux, l’ascenseur compliqué et la moquette violette.

C’est Justine Gratzia qui vient à notre rencontre. Elle a de jolis yeux bruns en amande, l’air jovial et une poigne digne de Maïté. Derrière elle, Marine Dosselet cache mal un sourire narquois. Parce que notre venue détonne dans cette entreprise qui n’embauche que des femmes ?

 

Elle adore

 

Les deux CEO convainquent rapidement d’une grande maturité. On est loin de l’euphorie de certains jeunes startupeurs, qui, du franglais plein la bouche, vous assomment à coups de « process » et de « prospects ». Au contraire, leur discours est fin, intelligent et mesuré.

L’entreprise a été élue en mars dernier « Meilleur Label » par le prestigieux European Women’s Lobby. Le magazine Elle leur prépare une couverture dithyrambique, tandis que Pascale Fournier, journaliste à L’Obs, leur consacre tout un chapitre dans « La Teuch est de retour, enquête sur la French Tech au féminin* »

Malgré leur réussite insolente, les deux femmes restent modestes. « Nous ne nous enorgueillissons que d’une seule chose : que notre réussite soit celle de toutes les femmes ». Il leur a fallu pourtant venir à bout de bien des épreuves. D’abord, « assumer qu’on s’emmerde quand même grave chez McKinsey », où Justine avait pourtant un avenir de partner tout tracé. Marine, elle, ne supportait plus de « marketer des étrons pour asservir le prolétariat ». Ensuite, il a fallu « assumer notre différence, entrer en guérilla contre les idées préconçues pour offrir quelque chose de vraiment innovant ».

Le concept d’EatMe® leur est finalement apparu au cours d’un dîner entre amis « où nous imaginions comment échapper à nos destins de petits cols-blancs hétérocisnormés ».

 

Vous prendrez bien un petit cupcake ?

 

Le concept défendu par EatMe® est en effet révolutionnaire. La plateforme EatMe.com propose aux « Giveuses » de « commercialiser des produits alimentaires menstruels et lactiques, d’origine exclusivement féminine ». Le concept est en effet audacieux. « Nous voulions parvenir à concilier les enjeux de l’écologie, du féminisme et du micro-entreprenariat »

Une performance saluée par de nombreux « ambassadeurs »: « Aymeric Caron raffole de notre boudin ! » Emma Watson elle-même serait en train de préparer « une formule pudding ».

 

Avec EatMe®, papa aussi est aux fourneaux

 

Mais comment ça marche, concrètement ? « Nos giveuses recueillent leurs periods à l’aide d’une cup menstruelle et nous les collectons avec notre « Camion Gourmet ». Certaines font aussi des confections maison avec leurs compagnons ».

Quid des boyaux? « C’est un secret que nous ne dévoilerons pas ».

Lancée en septembre dernier, l’entreprise a déjà commercialisé plus de 300 000 « Fromages de grosses » et 500 000 « Boudins de belles », pour un résultat net avoisinant tout de même les 500 000 euros

Et les perspectives sont heureuses. « Plus de 30 000 « giveuses » sont déjà inscrites et près de 230 000 client•e•s ont passé commande », tandis qu’une gamme de boissons énergétiques est en attente. Le Secrétariat d’État chargé de l’Égalité parle déjà de servir leurs produits en Conseil des ministres. Les associations anti-racistes s’enthousiasment :

« Avec EatMe®, les xénophobes mangeront du boudin noir ». Et les militants LGBTQ+ réclament déjà « des produits arcen-ciel »

 

« Bois mes règles »: vers une AOC ?

 

Des Japonais avaient déjà inventé une gamme de « glaces au lait maternel ». Mais EatMe® est allé bien plus loin en offrant des produits finement marketés, servis par une com’ décalée et volontiers engagée, façon commune de Tolbiac.

 « Nous certifions nos produits bio et nous assurons la chaîne du froid, depuis la production jusqu’à la livraison. Nous offrons surtout aux vegans une alternative à la viande animale et un réel débouché à l’économie domestique autogérée », explique Justine. « Il est fini, le temps où Simone de Beauvoir pouvait déplorer l’asservissement des « pondeuses ». Grâce à nous, les femmes de machistes font du boudin et les chars du patriarcat sont submergés par le sang de nos règles », ajoute Marine, goguenarde.

 La prochaine conquête de nos Steve Jobs de l’agroalimentaire ? La Gestation Pour Animaux (GPAN). « Avec BearMe®, notre label en développement, nous voulons offrir aux mouvements “childfree” l’opportunité de porter les fœtus d’espèces en voie de disparition ». Un projet d’avenir qui a déjà séduit Nicolas Hulot. Vous êtes plutôt thon rouge ou requin blanc ?  (à suivre…)

* Essai à paraître en septembre prochain, aux éditions Les Immergé•es

(texte parodique)

Écrivain

yriex@lincorrect.org

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