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La Grande Muraille d’Amérique

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Publié le

10 juillet 2018

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Ce mur est à Trump ce que la pomme était à Chirac. Un objet arrivé là un peu par hasard, mais qui symbolise le programme et finit par rassembler un électorat. Bien plus qu’une solution technique pour stopper les migrants, il pourrait symboliser le changement doctrinal des Etats-unis au sujet des relations à tenir avec ses voisins.

 

Détrompez-vous tout de suite, nous ne parlons pas d’un simple mur, il s’agit d’une majestueuse muraille. Sa présence dans la campagne électorale trumpienne a été constante, son électorat y veille, ses détracteurs pleurent quand on la mentionne. Le président américain est beaucoup moins chauvin quand on s’attarde un peu sur sa pensée, sa muraille est une imitation de la grande muraille de Chine. René Girard aurait dit que nous sommes devant un cas de désir mimétique.

 

Lire aussi : Jair Bolsonaria, Trump de l’Amérique du Sud

 

Le voisin du sud a élu récemment Andrés Manuel López Obrador et les deux hommes se sont déjà parlés. L’observateur inattentif dirait que tout sépare ces deux figures absolument charismatiques mais il aurait tort ; l’américain et le mexicain partagent une envie très controversée pour les milieux globalistes, réduire l’importance des importations et faire croître la production interne, rendant ainsi leurs pays moins dépendants du commerce extérieur. Blasphématoire. Dangereux. Honteux. Ringard. Les insultes n’ont pas empêché Trump d’appliquer quelques mesures concernant la question et il est fort improbable qu’Obrador fasse marche arrière. Le nouveau président mexicain a un discours partiellement semblable a celui de Bernie Sanders, qu’il partageait avec Donald Trump, une méfiance vis-à-vis du libéralisme déchaîné des derniers temps.

López Obrador nous racontait dans son Twitter qu’il a parlé pendant 30 minutes avec son homologue étasunien, sa proposition est simple – faisons un accord intégral ; le but serait de créer des emplois et combattre la criminalité. Si ces deux objectifs sont atteints l’immigration vers les États-Unis serait clairement réduite, la base trumpiste jubilerait sans doute. Paroles, paroles rêveuses, est-ce qu’elles peuvent devenir réalités palpables? Le XXIème siècle répondrait hâtivement que oui – la longue durée de Braudel nous oblige à être plus circonspects.

Le Brésil – s’il devenait riche et puissant – pourrait être une très grosse épine dans le jardin du Nouveau Monde

La Doctrine Monroe – établie en 1823 – est limpide et plus fiable que les propos momentanés des politiciens. Un peu de chronologie pour bien évaluer la portée du document. L’épopée napoléonienne vient d’être définitivement anéantie en 1815 avec la défaite à Waterloo. Lisbonne et Madrid sont jetés dans le chaos, l’ogre corse a permis l’émancipation de la majorité des terres espagnoles en Amérique ; grâce au transfert de la cour portugaise à Rio de Janeiro pendant la guerre péninsulaire le Brésil était devenu central et déclara son indépendance en 1822. John Mearsheimer – probablement le meilleur réaliste américain – proclame haut et fort que la Chine est le problème numéro un. Il travaille sur le concept de regional hegemon, grosso modo ça veut dire qu’une puissance devient hégémonique sur un territoire donné, sur sa région. La Doctrine Monroe déconseille vivement la prise de terres par les Européens dans le continent américain, elle assume sans ambages que ledit continent est à elle.

Mearsheimer explique que le Brésil – s’il devenait riche et puissant – pourrait être une très grosse épine dans le jardin du Nouveau Monde. La position américaine serait certainement menacée. Cela ne devrait scandaliser personne, dès le XIXème siècle Washington a suivi une politique qui arrime les élites latino-américaines au grand frère du nord et quand elles se sont opposées le renversement n’était jamais loin. L’américanisation du monde, que l’Europe connaît si bien depuis 1944, est arrivée aux états latino-américains encore avant, ils ont été les pionniers à affronter les caprices de l’Oncle Sam. Ce qui rend le géant lusophone si périlleux est non seulement sa démographie (circa le double de la mexicaine) mais également sa géographie. Les cartes, étranges bibelots que les savants pensaient avoir perdu toute importance, redeviennent primordiales ; je dois avouer que pour moi elles le furent toujours. Être collée à la puissance des Indes Occidentales est un problème irrémédiable pour la nation hispanophone.

 

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Et là où le castillan sonne les passions papistes ne sont jamais loin, pour les colons puritains du nord la situation devient de plus en plus intenable. Trump et Obrador savent que si les gouvernements n’arrivent pas à une entente le Mexique continuera à perdre ses forces vivantes et l’Amérique aura entre ses mains une crise identitaire inédite dans son histoire. Pour compliquer davantage les affaires entre les deux pays on a la marche vers le Pacifique des ex-colons britanniques qui arracha une grosse partie du territoire mexicain. Événement scabreux qui ne sort de la tête des perdants, leur nation fut humiliée, maltraitée, vilipendée, infériorisée, amputée.

Le chemin choisi sera clef pour comprendre l’évolution des Amériques mais la conversation dépasse les hommes, c’est la Doctrine Monroe qui mène la danse, c’est elle qui allume la musique et c’est sa pérennité, son altération ou son abolition qui tranchera.

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