Erdogan et le Califat

@DR

La nuit ne finissait pas, elle ne finissait plus. Il a gagné. Il a écrasé ses adversaires. C’est la démocratie mon vieux! Partout dans le monde les Turcs ont inondé les rues, le vote du 24 juin avait permis la réélection de leur cher Erdogan. La Turquie fut donnée comme exemple, maintes fois, les pays musulmans pouvaient très certainement adopter une architecture semblable à celle produite en Europe, ils pouvaient se moderniser, ils allaient le faire.

 

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Le fondateur de l’État turc moderne, Mustafa Kemal, essaya de se débarrasser des boulets islamiques. Il acta l’abolition du Sultanat et du Califat, l’Anatolie allait suivre un chemin pétri de sécularisme et modernité. L’État westphalien arrivait finalement au Moyen-Orient, les trois siècles de retard s’effaceraient doucement, la Sublime Porte s’ouvrait au nouveau monde. Son succès fut admirable, l’adoption de l’alphabet latin structura la nouvelle identité. Atatürk disait que l’Islam était la religion des Arabes et que la grandeur de la nation turque n’est pas liée à cette religion. L’islamisme – principalement sa version sunnite – est un mondialisme. Erdogan détricote à chaque moment, à chaque seconde, l’édifice bâti par son rival laïciste, pour lui l’Islam n’est pas la religion du désert, elle est la parole de Dieu et accessoirement le levier nécessaire pour établir son état comme la puissance clef de la région – voire de l’Europe balkanique. Les films et les séries jouent aussi un rôle dominant dans la reconstruction ottomane. Fetih 1453 raconte la prise de Constantinople et préfigure son islamisation. Résurrection: Ertugrul nous fait suivre le père d’Osman I, les premiers pas de la fameuse dynastie ottomane. Toutes ces références colonisent l’inconscient collectif du peuple turc et démantèlent l’état westphalien voulu par les réformistes et par les progressistes.

L’islamisme – principalement sa version sunnite – est un mondialisme

Après la tentative de coup d’État de 2016 tout a changé. L’insécurité du régime proportionna une opportunité inédite, ramassons les dissidents et découpons l’opposition, la subtilité de la manœuvre est impressionnante. Il ne faut pas, surtout pas, purger toute la dissidence, il faut qu’elle reste en place mais on doit bloquer sa croissance. Elle doit être ridiculisée, ringardisée, lobotomisée, ses membres doivent être caricaturés, présentés comme inféodés à l’or étranger – ce qui n’est pas faux, parfois. Fethullah Gülen, allié d’Erdogan jusqu’en 2013, demeure la cible privilégiée du gouvernement en place, le malfaiteur derrière le coup raté. Il est encore trop tôt pour avoir une opinion définitive sur le sujet mais ce ne serait pas la première fois que les États-Unis interviendraient pour renverser un régime qu’ils trouvent acoquiné avec ses ennemis. Mais le durcissement d’Ankara vis-à-vis de Washington n’est pas récent, cela démontre la méfiance d’une partie de la région qui voudrait voir l’armée américaine disparaître. Dans la stratégie globale de la nouvelle (ancienne) Turquie la critique du comportement d’Israël est une arme performante, il faut se montrer comme le protecteur des musulmans là où ils sont visés.

 

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Un Émirat, un Khanat, un Sultanat, un Califat. Nous avons tous entendus ces noms. Leurs définitions spécifiques varient et notre but n’est pas détailler leurs spécificités. Pourtant le Califat est le plus prestigieux, et le calife (littéralement successeur, de Mahomet bien sûr) est le leader suprême de l’Oumma. La défaite des Mamelouks en 1517 face à la vague ottomane déboucha sur l’adoption du titre par Sélim I – il devenait ainsi le garant des deux Mosquées mythiques, celle de Mecque et celle de Médine.  Mustafa Kemal, après la chute du Sultanat, précipita l’anéantissement du Califat. Le scandale dans le monde sunnite a été grand et chacun avait son avis sur la question. Postérieurement les Saoudiens adoptèrent le titre mais tout le problème est là. Leur relation avec les infidèles, notamment l’alliance avec les Américains après la Seconde Guerre Mondiale, macule leur pureté, profane le prophète, châtie la foi, beaucoup de musulmans n’acceptent pas, n’accepteront jamais cette dynastie qu’ils considèrent – à tort ou à raison – comme impie. Tout le génie d’Erdogan se ressource, se solidifie sur ça. Il opère une disjonction brillante, sont récit se poursuit ainsi : Mustafa Kemal a empêché le démantèlement de la Turquie, il a résisté aux demandes honteuses des occidentaux, cet héritage je le réclame. Cette position indépendante est utilisée pour se légitimer comme le calife du monde sunnite, disant que lui aussi est souverain et non un fantoche comme les mahométans en carton-pâte de Riyad. Recep Tayyip Erdogan fut confirmé par les urnes mais son adoubement dépasse le processus électoral, il est plébiscité par la foi et il a en Europe des cinquièmes colonnes partout, prêtes à se battre pour lui et qui suivent déjà son conseil : ne vous assimilez pas, restez des Turcs!

Alphonse Moura est géopolitologue, maître en Sciences Politiques et Relations Internationales ; spécialiste des rapports de force et fondateur de l'école géopolitique bourguignonne, basée sur la Sainte Trinité du réalisme – Thucydide, Machiavel et Hobbes.

moura@lincorrect.fr

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