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Les travailleurs de l’Amer

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Publié le

16 juillet 2018

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Le Picon fait partie du paysage français. Incontournable apéritif, il évoque encore une France sûre d’elle et de ses enfants. Un hommage s’imposait.

 

Gaëtan Picon a lancé sa boisson en 1837. Il avait été soldat en Algérie, où la dysenterie et la fièvre ravageaient les troupes. Il avait imaginé de faire macérer zestes d’orange, racines de gentiane et écorces de quinquina pour se guérir de la fièvre et pour améliorer le goût de l’eau des puits. Comme le Révérend Père Gaucher, il avait cherché à imiter sa grand-mère, qui mélangeait oranges et quinine pour prévenir la maladie, et s’était souvenu du temps où il était apprenti distillateur. Son Amer Africain est un succès foudroyant, l’armée française l’exige, il la fournit. Picon construit des usines, est consacré à l’Exposition universelle de Londres en 1862, rentre en France en 1872, il décline son produit, devenu Amer Picon, en différentes formules, titrant jusqu’à 30°, inventant le Picon Pixiane, le Picon Gentiane, l’Amer Picon liqueur, Liqueur, l’apéritif Pikina « aux vins de France », « voluptueux mélange » comme le précisait la réclame. Son petit-neveu, Gaëtan, sera un critique d’art distingué (et même directeur général des Arts et des Lettres et membre du comité qui fit surgir le Centre Pompidou), on chante les merveilles de son breuvage de Paris à Anvers, de Lyon à San Francisco, le col des bouteilles en témoigne, l’étiquette l’atteste. Il ne reste de tous ces fastes, de ces recettes ingénieuses, de ces publicités aux couleurs éclatantes, de ces plaques émaillées apposées partout, que deux Picons, destinés à être mélangés, l’un à la bière, l’autre au vin blanc ; quelques murs peints aux lettres géantes qui s’effacent; et un propriétaire honteux, Moët Hennessy Diageo, qui n’en parle pas et consent juste à reconnaître qu’il distribue le breuvage. Sur les flacons, un cavalier de l’armée d’Afrique brandit une bouteille, « depuis 1837 », au-dessus de médailles où des profils d’hommes barbus nous rassurent sur le sérieux de l’entreprise.

 

Lire aussi : Ces Français, et pas n’importe lesquels

 

Cette invention, ce bienfait, ce médicament, ce fortifiant devenu apéritif marseillais, est désormais enraciné dans le Nord et dans l’Est. Le RC Metz a inventé le Picard, mélange de Picon et de Ricard. Le Maxicon consiste à le mélanger avec de la bière Maximator. La boucherie Magard, à Amnéville, en met dans les saucisses spéciales barbecue et propose un sondage : doit-on les appeler piconades ou piconests? Nous avons bouclé avant la fin du sondage. Sébastien Magard avait aussi voulu créer  une saucisse bleue. « J’ai essayé de créer une saucisse bleue, pour les couleurs de la France, mais la couleur n’était pas terrible. Elle ne tenait jamais et ça n’allait pas avec la viande ». Voilà. Le Picon, lui, est compatible avec la saucisse, la Lorraine et la France, comme son fondateur, Gaëtan. Les Alsaciens et les Lorrains, qui avaient émigré nombreux en Algérie (depuis 1831), sont revenus pieds-noirs en France. C’était une aventure, c’était un projet! c’était les fièvres, c’était des terres, c’était une colonie de peuplement qui s’est transformée en colonie de capitaux, c’est une blessure, c’est fini. Le Picon fait partie des bagages du souvenir africain : ça ne pèse rien, c’est facile à emporter, c’est léger à boire et, malgré le caramel, c’est amer.

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