[vc_row][vc_column][vc_column_text css= ».vc_custom_1533130494487{margin-right: 25px !important;margin-left: 25px !important;} »]
Hommage à « ceux qui ne sont rien », ces anonymes qui ont forgé nos paysages et notre territoire.
C’est dans L’Aiglon, de Jean Rostand. Jean-Pierre-Séraphin Flambeau, dit « Le Flambard », vient de lancer, en réponse au Maréchal Marmont, qui se déclarait au fils de Bonaparte fatigué d’avoir suivi dans toute l’Europe la silhouette au bicorne de l’empereur, et tentait de justifier ainsi sa trahison, la célèbre tirade qui débute par: « Et nous? » (« Et nous, les petits, les obscurs, les sans-grades / Nous qui marchions fourbus, blessés, crottés, malades / Sans espoir de duchés ni de dotations / Nous qui marchions toujours et jamais n’avancions… »). Et à ce duc de Raguse qui lui reproche d’écouter l’ancien grenadier, le duc de Reichstadt répond : « Dans le livre aux sublimes chapitres / Majuscules, c’est vous qui composez les titres / Et c’est sur vous toujours que s’arrêtent les yeux ! Mais les mille petites lettres… ce sont eux ! / Et vous ne seriez rien sans l’armée humble et noire / Qu’il faut pour composer une page d’histoire! »… Et certes, les héros sont indispensables. Il faut à l’histoire d’une nation ces « puissants – soldat, rhapsode ou mage » que chantait Albert Samain, ce poète bien oublié qu’aimait de Gaulle, il lui faut ces hommes qui modèlent le monde, qui lui donnent une impulsion, qui entraînent derrière eux cette foule sans nom qui, sans eux, n’aurait pas fait l’Histoire. Ces hommes qui ont fait la France. Mais il aura fallu aussi ceux sans qui n’auraient pu être réalisés ces grands moments qui restent dans notre imaginaire national. Moments de victoire, bien sûr, quand au matin du dimanche de Bouvines les milices communales prennent place dans les trois batailles de Philippe Auguste ; moments de défaite, aussi, quand les derniers carrés de la Garde sont l’ultime bloc de Waterloo.
Car ils n’ont pas bâti et souffert pour eux, mais pour leurs enfants, et pour les enfants de leurs enfants.
« Qu’elle monte des mines, descende des collines » demandait le Ferrat de Ma France à cette foule d’anonymes dont dépend un jour le destin d’un homme et d’une nation. Notre histoire montre qu’elle a su le faire ; il convenait d’en rappeler le souvenir. Comme aussi le souvenir de ceux qu’il faut lier à une France autre qu’historique, la France charnelle et quotidienne, ce terroir où nous vivons et dont nous oublions trop souvent ce qu’il a d’exceptionnel. Nous ne nous en étonnons plus, bien souvent, qu’en le voyant défiler sous nos yeux en voyage. Quand, après avoir survolé les plateaux centraux d’une Espagne étique, nous passons les Pyrénées et que s’étend alors comme un jardin. Quand le train qui nous conduit nous mène dans ces vallées paisibles où des pâturages entourés de haies succèdent aux champs de blé, ou dans ces vastes plaines où la terre nue des labours jouxte les lisières des bois. Mais comprenons-nous bien alors que nous voyons deux mille ans de labeur et de souffrance ? Deux mille ans de volonté, non pas seulement d’une volonté centrale, même royale, même avec le Sully de « labourage et pâturage… », ou si l’on planta sous Colbert des forêts pour les flottes du XXe siècle.
Nous voyons les deux mille ans de sueur et de sang de ceux qui ont physiquement transformé notre sol et construit ce paysage incomparable, montant au besoin des murettes « avec leurs mains dessus leurs têtes ». Ferrat encore nous rappelle ici que rien chez nous n’est « naturel », pas même nos forêts ou nos étangs. Pour en arriver à ce champ dont nous considérons trop vite qu’il a toujours été là, il aura fallu déboiser. Défricher. Ôter les pierres. En faire des murs. Bâtir un talus. Planter une haie. Les entretenir. Retourner la terre, et pendant des siècles le faire à la bêche. En fumer le sol. Choisir des cultures qui lui conviendraient. Deux millénaires d’attention, de passion, de lutte de la part de tous ceux qui l’ont eu en soin, le hobereau et ses métayers, le propriétaire libre faisant valoir, le « grand valet » ou le dernier des journaliers.
Une terre, une lignée, une nation
Deux millénaires de joies et de craintes, d’espoirs et de haines, quelque part entre les romans de Jean de La Varende et ceux de Marcel Aymé. Pour survivre parfois, puis pour vivre mieux. Deux millénaires de goût du travail bien fait, de la « belle ouvrage », que partageaient ceux qui ont bâti ces petites maisons aux parfaites proportions que nous rencontrons aux détours de nos chemins ou apparaissent à la vitre du train et nous laissent rêver au plaisir qu’il y aurait à en pousser la porte. Un temps où le travail se pense dans la durée, non celle d’une vie, mais celle d’une lignée. Car ils n’ont pas bâti et souffert pour eux, mais pour leurs enfants, et pour les enfants de leurs enfants. Pour transmettre. Un bien, un savoir, une culture. Se seraient-ils cassé les reins, auraient-ils épuisé leurs dernières forces, ou même auraient-ils eu ce courage de l’infinie répétition cyclique des tâches sans cette volonté de transmettre un héritage, domaine ou lopin, ferme forte ou longère de journalier? Et sans cette volonté de protéger ce bien à transmettre, seraient-ils partis se battre au loin contre des inconnus? Ces obscurs et sans-grades de l’histoire de France que nous avons évoqués, ces indispensables soutiens de ceux qui firent la France, auraient-ils existé sans cet enracinement dans une terre et une lignée ?
Lire aussi : Ces femmes qui ont fait la France
Aspirations fondamentales
C’est cette France que l’on veut aujourd’hui faire disparaître, celle de la glèbe et du patrimoine, celle qui se prive un peu chaque jour pour pouvoir transmettre plus. « Propriétaire », répond Jean Gabin, paysan normand de La Horse, au juge qui lui demande sa profession. Mais un propriétaire n’est pas assez moderne. Pas assez nomade. Trop enraciné, il ne cherchera pas un hypothétique travail en errant de droite à gauche dans un monde globalisé. Il ne détruira pas un sol sur lequel vivront ses enfants. Il défendra au besoin ses terres et sa maison contre les invasions, à la fourche ou au fusil. Rien qui convienne au projet d’un territoire « ouvert », « géré » par des déracinés qui, grâce à la science, seront un jour eux-mêmes désincarnés. Et il n’y aurait ainsi plus de France, puisqu’il n’y aurait plus de Français pour la faire, à peine quelque temps encore une marque déposée donnant droit aux avantages sociaux à ceux qui s’en réclament.
Si ce projet mortifère échoue, ce ne sera pas tant parce que viendra un nouvel homme providentiel que parce qu’il reste contraire aux aspirations fondamentales de ceux qui ne seront jamais ce triste individu « né orphelin, resté célibataire et mort sans enfants » dont se moquait Renan. Aujourd’hui même, ceux qui sentent qu’ils ne sont qu’un maillon dans la chaîne des temps et assument ce qu’ils doivent à leur enracinement, pauvres ou riches, grands ou petits, se reconnaissent entre eux. Et tandis que certains croient pouvoir acter sa disparition, une France invisible attend son heure.[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]





