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La morale du cathare

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Publié le

14 novembre 2018

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PapeFrancois-L'Incorrect

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La culpabilisation des catholiques concernant l’accueil des migrants participe d’une mauvaise compréhension des commandements de Dieu, affirme Thibaud Collin.

 

Drôle d’époque que celle dans laquelle les « autorités morales » inversent le sens normatif des préceptes. Alors que les interdits portant sur des actes intrinsèquement mauvais sont de plus en plus relativisés (il y aurait ainsi une manière vertueuse d’être adultère), les préceptes positifs sont présentés comme des absolus niant toute mise en œuvre prudentielle (au nom de l’amour, il faut accueillir le migrant). Ce chassé-croisé révèle un obscurcissement du raisonnement pratique et de la manière de réaliser le bien (qu’il soit personnel ou commun). Dans la morale classique, les préceptes négatifs sont la limite en deçà de laquelle l’acte humain nie la dignité de celui qui le pose. Il n’y a donc aucune exception possible. La vertu de prudence ne s’applique donc pas à l’observance des commandements négatifs, si ce n’est pour éviter de se placer dans une situation où le sujet serait tenté de les enfreindre.

En revanche, les préceptes positifs indiquent le bien à réaliser ici et maintenant en prenant en compte les circonstances. Ainsi « tu honoreras ton père et ta mère » est un commandement dont on ne peut pas déduire universellement la manière de le mettre en pratique ; par exemple, comme impliquant nécessairement d’accueillir chez moi mon vieux père alors que celui-ci est un pervers narcissique qui risque de détruire ma vie conjugale. Recevoir les préceptes positifs comme des absolus niant toute circonstance tend à créer une culpabilité illégitime. Les présenter de cette manière est donc une entreprise de culpabilisation d’autrui qu’il faut savoir dénoncer comme telle.

 

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Aujourd’hui, nous voyons à l’œuvre cette culpabilisation quant à l’accueil du migrant, présenté comme le contenu d’un nouveau précepte positif qui ne souffrirait aucune mise en œuvre prudentielle. Nous voudrions en explorer deux versions qui, bien qu’elles reposent sur des « philosophies » apparemment fort différentes, engendrent concrètement la même culpabilisation des peuples européens.

Dans sa lettre pour la Journée des migrants et des réfugiés de 2018, le pape François écrit: « Accueillir signifie avant tout offrir aux migrants et aux réfugiés de plus grandes possibilités d’entrée sûre et légale dans les pays de destination. En ce sens, un engagement concret est souhaitable afin que soit étendu et simplifié l’octroi de visas humanitaires et pour le regroupement familial ». Remarquons le refus de distinguer ici le réfugié du migrant. Il est clair que la notion de réfugié présuppose que la personne en question a fui son pays car elle est persécutée par le régime. Ce danger peut être reconnu objectivement par le pays d’accueil qui dès lors la reçoit en tant qu’elle est en danger. Cela légitime le fait que, si la situation politique change, le pays d’accueil peut estimer que le réfugié doit rentrer dans son pays.

 

Nomadisme surnaturalisant

 

Il n’en est pas de même avec la notion neutre et décontextualisée de migrant ; de même, lorsqu’on parle de réfugié économique voire climatique, on étend de manière indéfinie l’assiette des personnes susceptibles d’user de ce droit, créant un devoir correspondant des pays tiers de les accueillir. Le droit de migrer de tout individu s’estimant en danger devient alors un absolu relativisant tout autre droit, notamment le droit des peuples à discerner si et qui ils peuvent accueillir et selon quelles conditions, politiques, culturelles, économiques, religieuses, etc. C’est ce que semble nier le pape lorsqu’il écrit: « Le principe de la centralité de la personne humaine nous oblige à toujours faire passer la sécurité personnelle avant la sécurité nationale ». Le bien commun à la recherche duquel doit se consacrer en prudence l’autorité politique semble devoir s’effacer devant le droit de l’individu/migrant, pris ici paradoxalement comme une abstraction. Rappelons que le Catéchisme de l’Église catholique est plus respectueux du raisonnement pratique lorsqu’il affirme : « Les autorités politiques peuvent, en vue du bien commun dont elles ont la charge, subordonner l’exercice du droit d’immigration à diverses conditions juridiques, notamment au respect des devoirs des migrants à l’égard du pays d’adoption. L’immigré est tenu de respecter avec reconnaissance le patrimoine matériel et spirituel de son pays d’accueil, d’obéir à ses lois et de contribuer à ses charges » (n° 2241).

 

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Certes le pape François rappelle parfois la prise en compte prudentielle des circonstances mais ces incises sont noyées dans un flot de textes dont la teneur générale présente l’accueil du migrant comme une exigence éthique primordiale, voire une chance pour l’humanité. « Les migrations peuvent ouvrir des espaces à la croissance d’une nouvelle humanité, annoncée par avance dans le mystère pascal: une humanité pour laquelle toute terre étrangère est une patrie et toute patrie est une terre étrangère ».*1 Difficile de ne pas identifier ici un « nomadisme surnaturalisant » tendant à occulter les médiations naturelles de l’ordre humain: la patrie, la nation, l’enracinement dans une terre et un patrimoine, etc. Il est manifeste que cette insistance quasi-unilatérale tend à culpabiliser les peuples européens, sommés d’abandonner leur soi-disant égoïsme national, alors qu’ils n’ont toujours pas réussi l’intégration civilisationnelle des millions d’immigrés d’origine extra-européenne déjà accueillis.

 

L’hospitalité de Derrida

 

Cette culpabilisation n’est pas toujours repérée comme telle car elle repose sur une distinction subtile que le philosophe Jacques Derrida révèle dans sa réflexion sur l’hospitalité. Celle-ci peut, dit-il, être soit inconditionnelle, soit conditionnelle. La première est illimitée mais elle n’est jamais comme telle réalisable : la loi de l’hospitalité est de nature éthique. La seconde s’incarne dans les lois de l’hospitalité et elle est de nature politique et juridique. Quelle est, selon Derrida, la relation entre les deux ?  « Tout en se tenant au-dessus des lois de l’hospitalité, la loi inconditionnelle de l’hospitalité a besoin des lois, elle les requiert. Elle ne serait pas effectivement inconditionnelle, la loi, si elle ne devait pas devenir effective, concrète déterminée, si tel n’était pas son être comme devoir-être. Elle risquerait d’être abstraite, utopique, illusoire, et donc de se retourner en son contraire. Pour être ce qu’elle est, la loi a besoin des lois qui pourtant la nient, la menacent en tout cas, parfois la corrompent ou la pervertissent. » *2 Le confit est donc insoluble.

Derrida et le pape François adoptent une éthique de nature prophétique abandonnant la politique à la seule logique du moindre mal.

La loi absolue de l’hospitalité sera toujours relativisée par des transactions politiques dues aux circonstances. Mais elle ne cesse de peser sur le champ politique. Elle est cette mauvaise conscience dont on cherche asymptotiquement à se soulager « en en faisant toujours un peu plus ». Il est remarquable de voir ici à quel point Derrida valide une vision dévalorisée de l’activité politique identifiée à une recherche du moindre mal, activité donc illégitime mais nécessaire. Quant à elle, la démarche éthique peut se déployer en majesté d’autant plus qu’elle se présente comme une responsabilité envers l’Autre, dont je suis toujours déjà l’obligé. Cette dichotomie entre éthique et politique est mortifère car elle rompt l’unité du champ pratique. La politique n’est pas moins finalisée par le bien que l’activité personnelle. Cette recherche du vrai bien commun exige la pratique des vertus de justice et de prudence, indissociables, car la justice consiste à discerner ce qui est dû à chacun (personne et peuple), en fonction de sa nature et des relations dans lesquelles il est engagé. Le droit naturel n’est donc pas à comprendre comme un idéal abstrait et irréalisable condamnant et aiguillant toujours le droit positif, vu comme un compromis amoral et purement technique. Quand le juge et le législateur disent le droit, ils ont à déterminer dans un contexte plus ou moins précis ce qui est juste pour les personnes en relation (réciprocité des droits et des devoirs).

Bref, Derrida et le pape François adoptent une éthique de nature prophétique abandonnant la politique à la seule logique du moindre mal. Face à ce monstre froid que serait l’État, seules les « gentilles » ONG se hisseraient à la loi de l’hospitalité inconditionnelle.

 

 

  1. J’étais étranger et vous m’avez accueilli, Parole et Silence, 2016, p. 110
  2. De l’hospitalité, Calmann-Lévy, 1997, p. 75

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