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Philippe de Villiers : « La royauté française est une royauté de pauvreté »

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Publié le

22 novembre 2018

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Avec Le mystère Clovis, Philippe de Villiers revisite les fonts baptismaux de la monarchie française et la conversion du roi franc au christianisme. Un acte fondateur qui imprègne jusqu’à la conception du pouvoir, oblatif et sacrificiel. Le contraire de la pente prise par nos derniers présidents.

 

Lorsque Clovis rencontre l’évêque Remi pour la première fois, Clovis lui dit qu’il a « l’art du bien dire » et Remi lui répond: « C’est la suprême consolation des hommes dans les temps de décadence. Nous n’avons plus que les mots pour habiller les éboulements de la grandeur romaine. » Vous vous sentez dans cette situation-là ? Vous n’avez plus que les mots ?

Oui, à condition que ce soient les mots de la dissidence, qui seuls traversent l’histoire et donc la font. À contre-courant. À revers.

 

Votre ouvrage retrace la vie de Clovis, mais, à travers elle, c’est aussi un livre sur l’histoire de France et c’est également un livre politique…

J’ai écrit ce livre parce que, selon moi, il y avait un triple mystère Clovis qu’il me fallait résoudre en répondant à trois questions. La première est celle de la date de son baptême. Ce n’est pas une question indifférente parce qu’elle détermine s’il s’agit d’un baptême guerrier ou d’un baptême de compassion, et donc quel est le sens de la royauté française. Nous allons y revenir. La deuxième est celle du degré de sa sincérité : est-ce un baptême stratégique ou un baptême de l’esprit et du cœur? Ma réponse est que c’est les deux. La troisième est celle de la portée de ce baptême. Le baptême de Clovis a deux effets. D’abord, Clovis impose une combinaison territoriale irriguée par la foi catholique nicéenne – c’est de là que viendra l’expression de « fille aînée de l’Église ». Ensuite, Clovis, installé avec sa chlamyde, son diadème et son titre de consul, est placé dans la situation d’un vice-empereur de l’Empire romain, qui n’existe plus depuis 476, et qu’il est donc le continuateur de la romanité.

 

À ce point ?

En 476, quand Romulus Augustule, empereur fantoche, est déchu par le Skire barbare Odoacre qui envoie les insignes impériaux à l’empereur de Constantinople, la pars occidentalis de l’Empire est morte. Il n’y a plus que la pars orientalis. Pour les évêques, qui viennent de la noblesse sénatoriale romaine, la messe est dite, si vous me permettez cette expression: la Gothia va succéder à la Romania, puisque les Burgondes, les Ostrogoths, les Wisigoths, les Vandales sont tous ariens, c’est-à-dire hérétiques — l’arianisme a été condamné par le concile de Nicée en 325.

Clovis, lui, est païen, comme les Alamans. Le coup de génie de Remi et des autres évêques va consister à dissocier l’institution romaine et la société romaine. L’institution est morte, il faut sauver la société. Pour cela, il faut pressentir chez les peuples jeunes un chef tribal, qui va prolonger l’œuvre de Rome, la Romanitas. Les évêques peuvent choisir un chef tribal chrétien, mais hérétique, et s’ils avaient fait ce choix-là, la France n’aurait jamais existé, c’eût été la Gothia. Ils vont faire un autre choix, jouer la carte du païen contre les ariens.

Quand les Wisigoths, chrétiens mais ariens, veulent franchir la Loire pour prendre le royaume de Clovis, les évêques soutiennent Clovis contre les Wisigoths. Et cette alliance objective aboutira à cette conséquence inattendue que le conquérant va se laisser conquérir et que ce sont les Barbares, en l’occurrence les Francs, qui vont prolonger l’Empire romain.

C’est à la fois l’histoire fondatrice de la France et l’histoire de la romanité qui se perpétue. Clovis a eu cette intelligence prodigieuse de comprendre qu’il fallait lier les deux: la force vitale d’un côté, la quintessence d’une civilisation qui était train de mourir de l’autre.

 

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Vous faites de ce qui va devenir le peuple français le nouveau peuple élu, chargé de porter et de transmettre cette civilisation. Vous rejoignez Zemmour sur ce point. C’est une charge terrible qui a échu au peuple français…

Absolument. C’est pour cela que j’ai recomposé et que je publie à la fin de mon ouvrage le testament de Clovis à ses enfants. Il leur livre ce message essentiel: pour conduire une société dans l’harmonie, pour trouver l’équilibre entre la discipline et l’obéissance – équilibre qui s’appellera un peu plus tard la légitimité – il faut à la fois la potestas et l’auctoritas. La potestas, c’est le pouvoir de faire les lois; l’auctoritas, c’est l’aura qui dispense de les faire. Pour schématiser, la potestas, c’est le pouvoir temporel, l’auctoritas, c’est le pouvoir spirituel. Clovis, avant de mourir, va réunir en 511 un concile pour définir le lien entre les deux pouvoirs et l’irradiation entre l’un et l’autre. C’est là qu’est pour moi le legs principal de Clovis: il a posé les fondements de ce que sera ce couple harmonieux entre l’auctoritas et la potestas.

 

Harmonie que nous avons perdue…

Harmonie que nous avons perdue… Dans une conversation, qui est la deuxième entre l’évêque Remi et le jeune roi Clovis, Remi évoque le Barbaricum et dit: « Ce qui a perdu les Romains, c’est quand ils ont oublié le mos majorum, qui était composé de la pietas et de la fides. » La pietas, c’est la piété filiale, c’est-à-dire le fait que nous sommes dépositaires d’une créance et d’une dete qui nous traversent. La fides, c’est le respect dû à quelque chose qui est plus grand que soi. Rome a vécu là-dessus et, à un moment donné, la felicitas des Romains les a conduits à l’oisiveté et à abandonner le mos majorum, la fides et la pietas. Clovis dit à Remi que cela ne le concerne pas, et Remi lui explique que si. Remi lui dit que s’il veut que son royaume dure, il faudra qu’il soit établi sur la fides et la pietas, sinon il sera attaqué de l’extérieur et rongé de l’intérieur. Il y a une évidente parenté avec notre situation, mais aussi une grande différence. Du temps de Clovis, les Barbares conquièrent les espaces de Rome mais sont assimilés par les Romains, parce qu’ils sont peu nombreux, et c’est la civilisation qui gagne. Aujourd’hui c’est l’inverse. Pour être très concret, aujourd’hui, c’est l’islam qui conquiert l’Occident.

« Clovis a eu cette intelligence prodigieuse de comprendre qu?il fallait lier les deux: la force vitale d?un côté, la quintessence d?une civilisation qui était train de mourir de l?autre ». Philippe de Villiers

Vous employez à un moment le terme diminitude et, en première lecture, j’ai lu dhimmitude

Vous avez bien lu. Il y avait une expression chez les Latins qui était la diminutio capitis. On n’est pas très loin de la dhimmitude. Il y avait surtout dans la lex salica, le droit des Germains, une disposition très simple qui était que le wergeld, la somme que devait verser le coupable en réparation du crime qu’il avait perpétré, n’était pas le même selon que le crime avait été commis sur un Romain ou sur un Franc. La valeur d’un Franc comptait double. On retrouve ça aussi chez les Wisigoths par rapport aux Romains d’Aquitaine. Après son baptême, une des premières décisions de Clovis est d’aligner le wergeld des Romains sur les Francs. Un Romain vaudra un Franc. Il veut fondre ensemble les Germains et les Romains. Mais pendant longtemps, les Francs, entre Tournai et la Seine, considéraient les Romains avec leur statut de diminitude, c’est-à-dire de gens civiquement diminués.

 

Ce statut était aussi un statut de protection

Tout à fait. Les Romains étaient satisfaits, car, par ces temps de grands troubles, ils voyaient dans les Francs des protecteurs. Vous pourrez deviner là une parenté avec la bourgeoisie élitiste et mondialiste de la France d’aujourd’hui: si demain les caïds islamistes décident de protéger la gent mondialiste, elle sera prête à payer. Elle paiera même des mosquées, elle le fait déjà. La diminitude est le réflexe des nantis et des peuples qui vont mourir, et qui ont perdu l’honneur et toute forme de ferté. On perd d’abord l’identité, puis l’honneur et la ferté d’être ce que l’on ne sait même plus que l’on est, en se vautrant dans l’otium, l’oisiveté, l’esprit de jouissance…

 

Vous pensez que nous en sommes là ?

 Oui. Je vais être plus précis: je pense que dans l’histoire de l’humanité, ce qui tient les peuples en harmonie et en sécurité, c’est l’idée de frontière. La frontière est une protection et un rêve. On rêve de la franchir pour aller voir ailleurs, mais elle est d’abord une protection. Aujourd’hui, la France, comme toute l’Europe, est en voie de décivilisation, parce que toutes les frontières ont été dévaluées ou supprimées. D’abord, bien sûr, la frontière au sens physique : le mondialisme a pour but de faire disparaître les communautés nationales et les patries charnelles et c’est en bonne voie. Mais à cela s’ajoute la disruption anthropologique, qui est en train de se produire en ses trois frontières. La barrière de l’espèce, la frontière entre l’animal et l’homme, est en train de sauter. Il vaut mieux être un panda de Beauval qu’un poupon de Juvisy. Bientôt l’animal aura un statut supérieur à l’être humain. La deuxième frontière est celle entre la vie et la mort, et là c’est le transhumanisme qui est à l’œuvre, repoussant toute forme de limite. La troisième est celle entre les sexes: avec le transsexualisme, nous serons bientôt tous des hermaphrodites.

Quand les Romains ont aboli le limes – la frontière entre l’Empire et le reste du monde – l’identité romaine s’est dissoute. Une société qui fait sauter toutes ses frontières n’a plus de limites, et l’illimitation est la caractéristique des peuples qui vont mourir. Et qui vont « mourir en s’amusant », comme on disait à Rome.

 

Votre ouvrage constitue aussi une réflexion sur le rôle du chef. « Là où est le chef, est la solitude », écrit Clovis dans son testament.

Il y a deux sortes de chefs. Il y a ceux qui poursuivent le bien commun supérieur, inaccessible au commun des mortels et à l’ordinaire des jours: ces chefs-là seront jugés au moment de leur dernier souffle par une puissance supérieure. Et ceux qui suivent les vibrations de l’opinion ; ceux-là ne laissent rien. Un chef doit intégrer la nécessité du mystère de la solitude et de l’impopularité. Lorsque j’ai créé le Puy du Fou il y a quarante ans, je ne me suis pas posé la question de savoir ce qu’on allait en penser; j’ai fait ce que je pensais devoir faire.

 

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Le chef est aussi, et peut-être d’abord, celui qui sert

L’affectio societatis est fondée sur une idée qui date de Clovis, définie par les Pères de l’Église et aujourd’hui oubliée : la « légitimité pour services rendus ». Le peuple sent quand un homme rend service. Il a un instinct qui n’est pas celui de l’instant, mais celui du temps long. Mais il faut laisser au pouvoir le temps de cet accomplissement. C’est la raison pour laquelle depuis que la France a coupé la tête de son roi, elle invente successivement des régimes, mais elle peine à trouver un sacré de substitution.

 

Le président de la République actuel semblait avoir compris cela et vous aviez paru y être sensible…

Emmanuel Macron avait souhaité venir au Puy du Fou. Il y a passé un long moment. Nous avons beaucoup parlé. Il m’a expliqué la raison de son séjour. Il venait, me disait-il, « à la recherche de l’écho de la France de l’intime », ce sont exactement ses mots. Il venait pour comprendre la France des terroirs, cette France des fidélités qu’à Paris on ne sent pas, on ne voit pas, on ne comprend pas.

J’ai cru déceler dans ses premiers pas les fruits de certaines conversations que nous avions eues sur la verticalité régalienne. En recevant Donald Trump sur les Champs-Elysées et Vladimir Poutine à Versailles, il a semblé prendre en compte l’histoire de France et renouer avec nos mille ans de savoir-faire diplomatique, qui font qu’on ne traite pas avec les régimes mais avec les États. Je me suis dit que, peut-être, ce jeune président allait redonner du lustre à la fonction. Je dois dire que la déception est bien plus grande que les espoirs qu’on pouvait fonder. Un nouveau séjour au Puy du Fou s’impose…

 

Que lui rediriez-vous ?

Lors de l’une de nos conversations, Emmanuel Macron m’avait demandé : « Que doit faire le futur président? » Je lui avais dit: « Être anormal ». « Anormal? ». « Oui, on a eu trop de présidents normaux. Auriol, Coty et tant d’autres. Anormal, ça veut dire habiter le corps du roi ». Comme il est cultivé, il savait ce que ça voulait dire – et sa femme aussi.

Que retient-on aujourd’hui de Vincent Auriol, de René Coty ou de Sarkozy ? Pas leur caractère, pas leurs défaillances personnelles. On retient qu’ils ont appartenu à un régime de décadence qui a conduit la France à l’abîme. Ce sur quoi sera jugé Emmanuel Macron c’est sur les questions de civilisation, c’est-à-dire sur l’immigration et sur la PMA. Le reste, ses travers personnels, réels ou supposés, son arrogance, etc., l’histoire n’en retiendra rien. L’histoire ne retient que les grandes décisions qui ont entraîné le pays sur la pente de la décivilisation ou de la recivilisation. Ce que j’attendais d’Emmanuel Macron, c’est qu’il donne à un coup d’arrêt à la décivilisation française, découlant, à la fois, de l’expansion d’une contre-humanité issue de la révolution anthropologique entièrement livrée à la science folle, et de la partition causée par le changement de population. Jusqu’à présent, il est à contresens.

« Ce sur quoi sera jugé Emmanuel Macron, c?est sur les questions de civilisation, c?est-à-dire sur l?immigration et sur la PMA ». Phillipe de Villiers

On a tous appris à l’école que Clovis a été baptisé en 496, après la bataille de Tolbiac. Or vous affirmez qu’il ne s’est converti que devant le tombeau de saint Martin, à Tours, qu’il a donc été baptisé en 508 et que ça change tout le sens de la royauté !

Dans la vision académique, qui fait de la victoire de Tolbiac l’événement déclencheur de sa conversion, Clovis ressemble à Constantin: « Par ce signe, tu vaincras ». Un dieu guerrier répond à un chef guerrier qui lui demande de lui donner la victoire. Dans la réalité, que j’établis à l’issue de nombreuses recherches et au moyen de preuves incontestables que je détaille dans mon ouvrage, la réalité est en effet tout autre.

Clovis était assez peu sensible à l’enseignement des articles de la foi, qui passait par « la lumière froide de la raison », disait-il, et en fait, ce qui l’a bouleversé, c’est le manteau de Martin. Quand j’ai découvert qu’en réalité, l’origine de sa conversion se situait à Tours, j’ai tout de suite compris que ça changeait la nature même de la royauté française, car elle n’est plus alors une royauté guerrière, mais une royauté de pauvreté.

Voir ce puissant roi vainqueur s’agenouiller sur le tombeau de l’apôtre des Gaules, qui était lui-même un pauvre homme, le voir se retourner vers sa femme en lui disant: « J’accepte ce baptême », c’est constater que c’est une « royauté oblative » qui s’instaure. Clovis, et c’est ainsi que j’achève mon récit, « s’identifie au Roi de pauvreté et de miséricorde, portant ainsi, pour les siècles qui vont suivre, le jeu, intime et précieux, de correspondances allégoriques entre l’onction, l’autorité, le dépouillement, l’offrande et la souffrance. C’est mieux qu’une belle histoire, c’est une prémonition ».

En fait, Clovis prépare la royauté ultime, de déréliction – Louis XVI et le petit Louis XVII. Il installe le fait majeur que la famille royale, par-delà les dynasties et les générations, est appelée à souffrir pour le bien commun supérieur. Et à se sacrifier. Avec Clovis, le roi est configuré au roi des rois. Tant que le roi de France sera le roi des pauvres, il sera légitime. C’est lorsqu’il ne sera plus le premier des pauvres, mais le premier des gentilshommes – à partir de 1715 – que c’en sera fini de la monarchie.

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