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Après avoir écrit des romans, des nouvelles, de la philo, de la SF, Tristan Garcia se lance dans le péplum métaphysico-civilisationnel. Mégalo, lui ?
Tristan Garcia est doté d’une qualité précieuse pour un romancier : il possède une imagination galopante, débordante même, qui semble lui rendre incroyablement facile d’inventer des histoires, des histoires de toutes sortes et de tous les genres.
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De fait, il est doué dans tous les registres : récit réaliste ou sciencefiction, roman ou nouvelle, et même roman par nouvelles comme dans 7, prix du Livre-Inter en 2016. Sans compter ses travaux de philosophe (il publie justement le mois prochain chez Léo Scheer un épais recueil d’essais, Kaléidoscope).
Cette extraordinaire facilité lui permet de concevoir des œuvres de plus en plus ambitieuses, presque un peu folles, ainsi qu’en témoigne son nouveau roman, Âmes : une brique de 700 pages où il se propose, en toute décontraction, de récapituler l’histoire du monde et des souffrances qu’il a connues (c’est le sous-titre, « Histoire de la souffrance »).
[CINÉMA ? ] Un octogénaire transporteur de drogue, deux réalisateurs qui s’approprient l’inénarrable Jean Lassalle, Omar Sy qui se réenracine au Sénégal, le quotidien des médecins,une mère indigne qui tente de se racheter…
Que voir cette semaine ? ??https://t.co/JnniYYRLOX
— L'Incorrect (@MagLincorrect) January 24, 2019
Des origines de la vie aux débuts de la grande aventure humaine, le tout sur fond de métempsycose puisque les personnages qui apparaissent dans le texte, à différentes époques et dans différentes civilisations (Mésopotamie, Chine ancienne, Empire romain, etc.), abritent quatre âmes en perpétuel retour, reconnaissables à leur couleur (!).
Sur le papier, le projet est grandiose, improbable, pharaonique : parti des tourbillons de la matière primitive, Garcia nous conduit chez les vers sous-marins d’il y a 530 millions d’années, puis chez les premiers hominidés, dans les premières sociétés, etc.
La fresque a tôt fait de tourner au péplum, voire au kouglof métaphysique
Disons-le, il y a quelque chose d’enthousiasmant, et même d’admirable, dans ce geste créateur un peu démesuré, plein de panache : oui, un roman peut ressembler à ça, s’éloigner radicalement des formes et formats ordinaires, faire signe vers le mythe, puiser dans les grands récits, s’affranchir de la mesure et du raisonnable.
Rien que pour ça, on applaudit. Entre Cecil B. de Mille et Jean d’Ormesson Hélas, la médaille a son revers : la fresque a tôt fait de tourner au péplum, voire au kougelof métaphysique à la Terence Malick, avec les défauts rédhibitoires du genre – la grandiloquence, l’esprit de sérieux, bref, le ridicule, assumé du reste.
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Le style hiératique, lyrique et sentencieux est d’un gourou biblique qui a lu trop de poésie. Comment ne pas être tenté d’éclater de rire devant des phrases comme celle-ci : « Un sifflement pathétique s’évanouit de sa gueule dans l’ombre interrompue par quelques rares bandes du feu lointain qui émane encore du grand œil lumineux, par-dessus les plus hauts des grands arbres » ?
Ou celle-là : « Sur les eaux qui donnaient aux Yeux verts la nausée – il avait l’haleine d’un fion –, l’Aveugle calculait leur perte et leur gain au gré du sort : ils avaient échangé l’infinité du sable dépourvu d’eau contre l’immensité de la mer privée de terre ; et il méditait sur le malheur qui éloignait du Roi et de la vengeance à la fois, le malheur qui ballottait d’un mauvais absolu à l’autre leurs corps exténués, qui ne réclamaient pourtant qu’une proportion raisonnable de chaque élément plutôt que l’alternance de la soif trop cruelle et du mal de mer plus mesquin » ?
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C’est spectaculaire et grotesque ; on est chez Cecil B. de Mille et chez Kubrick, mais aussi chez Jean d’Ormesson et dans un Livre dont vous êtes le héros. Le lecteur, perplexe, met genou à terre et se tape sur les cuisses, simultanément. Ceux qui ont du mal avec le premier degré se contentent de se taper sur les cuisses.
Au bout de 700 pages épuisantes, on arrive en l’an 869, en Australie, du côté de je ne sais quelle tribu aborigène. Une suite est prévue. Je salue l’ambition démiurgique de l’auteur, l’architecture grandiose de son livre, l’opiniâtreté qui lui a permis de mener à bout ce travail, mais honnêtement, pour le tome II, ce sera sans moi.

ÂMES (HISTOIRE DE LA SOUFFRANCE I)
Tristan Garcia Gallimard 714 p. – 24 €
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