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Tristan Nitot : Qwant on a que l’amour

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Publié le

7 février 2019

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[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row][vc_row][vc_column][vc_column_text css= ».vc_custom_1549560905120{margin-right: 25px !important;margin-left: 25px !important;} »]Petit Qwant deviendra grand ? Lancé en février 2013, le moteur de recherche français, dont l’argument premier est de ne pas collecter les données personnelles de ses utilisateurs, revendique aujourd’hui 70 millions d’utilisateurs par mois. Un petit Poucet face aux géants américains, qui compte bien devenir la réplique européenne de Google. Entretien avec Tristan Nitot, pionnier du développement d’Internet, qui a rejoint Qwant en 2017.

 

Internet et vous, c’est une longue histoire : vous avez découvert Unix dans les années 1980, vous êtes passé chez Netscape et vous avez pris la direction de la fondation Mozilla Europe en 2003. Comment considérez-vous l’évolution d’Internet sur le temps long ?

 

Internet puis le Web, qui l’a fait connaître, me sont apparus comme des promesses formidables. J’ai indéniablement été un techno-utopiste avec cette idée qu’internet serait ce qu’on en ferait. Il est apparu assez vite que des tas de gens avaient surtout envie de modeler internet pour qu’il les serve, et qu’il fallait se battre pour que ce devienne une force positive au service de l’humain et pas seulement de quelques-uns.

 

Dès 1997, Microsoft a voulu annexer le Web pour « couper l’oxygène de Netscape » qui menaçait la plateforme Windows et les ventes futures d’Office. La résistance s’est organisée, et ça a donné le projet Mozilla et le navigateur Firefox. Les gouvernements ont pris la suite en s’attaquant au chiffrement et en voulant transformer le Net en outil de surveillance de masse, comme avec la loi Renseignement en 2015. Les grandes plates-formes comme Google et Facebook (et d’autres) ont aussi un rôle ambivalent. Depuis les années 1990, Internet est toujours un champ de bataille pour les libertés.

 

 

Vous êtes très sensible à la question du contrôle des données et de la vie privée par le biais des technologies numériques. Dans votre ouvrage Surveillance// (2016, C&F), vous décrivez et donnez des outils pour se prémunir de la surveillance électronique. En quoi Qwant représente-t-il une alternative sérieuse à la surveillance globale généralisée ?

 

Il y a deux grands problèmes aujourd’hui auxquels s’attaque Qwant. Le premier, c’est que les Russes, les Chinois et les Américains possèdent tous au moins un moteur de recherche. Il est essentiel que l’Europe ait le sien, à moins de vouloir devenir une colonie numérique de l’Amérique ou de la Chine.

 

Le deuxième problème, c’est que pour l’instant les Google, Facebook et compagnie ont un business model basé sur la captation des données personnelles et le profilage des utilisateurs. On voit bien à quel point cela peut être toxique pour les démocraties. Qwant est le seul moteur de recherche européen qui possède ses serveurs, ses algorithmes, son propre index. Il y a bien d’autres moteurs, mais ils ne disposent pas de ces technologies : ce sont des « passe-plats » vers des moteurs étrangers, qui renforcent donc la position de Google et de ses équivalents. Ce n’est pas satisfaisant en termes de souveraineté.

 

Lire aussi : L’édito de Benoît Dumoulin : Le libéralisme va t-il redevenir de gauche ?

 

Qwant se présente, selon son PDG, Éric Léandri, comme la « Suisse d’internet ». Pensez-vous qu’aujourd’hui le grand public est suffisamment sensibilisé à ces problématiques pour se détourner de Google, qui règne encore massivement, et permettre à Qwant de devenir, plutôt que la Suisse, « l’Europe d’internet » ?

 

Non, il est certain qu’il faut sensibiliser le public à ces problèmes, et c’est un vaste sujet. Les gens subissent une injonction au numérique en permanence : il faut avoir un smartphone, savoir tout faire avec, alors qu’ils ne sont pas formés à cela, à part quelques minutes dans la boutique d’un opérateur.

 

Il est essentiel que l’Europe ait son propre moteur de recherche, à moins de vouloir devenir une colonie numérique de l’Amérique ou de la Chine. (Tristan Nitot)

 

Difficile, dans ces conditions, d’exiger des gens de comprendre le business model de Google et de Facebook et les conséquences du pompage des données personnelles. Les gens ne sont pas bêtes, ils manquent juste de formation sur ces sujets. C’est pour ça que j’ai écrit mon livre et que je tente d’expliquer tout cela et d’alerter dans des vidéos et des conférences.

 

Le programme « Qaero », lancé le 26 octobre 2004 avec le soutien du président Jacques Chirac, devait permettre le développement d’une véritable industrie européenne de la gestion des contenus multimédias. Cette initiative lancée au niveau étatique et gouvernemental a définitivement échoué en 2014, condamnée très tôt par le retrait de l’Allemagne du programme. En quoi Qwant peut-il réussir là où Qaero a échoué ?

 

Il ne faut pas se mentir, vouloir concurrencer un géant comme Google est un sacré défi ! Mais nous sommes très bien partis, l’utilisation de Qwant est en forte croissance, de nombreuses organisations y passent et en font la promotion. Par ailleurs, nous avons d’autres produits dans les tuyaux, en particulier le lancement prochain de Qwant Maps. Et puis en nous positionnant sur le respect de la vie privée, nous avons un temps d’avance.

 

© Benjamin de Diesbach pour L’Incorrect

 

Un article des Échos du 25 septembre 2018 annonçait que Qwant détenait désormais 8 % des parts de marché en France. Le journal Libération s’est fait fort de démonter cette info en citant Statcounter, qui place Qwant à 0,55 % de parts de marché, derrière Yahoo (1,85 %), Bing (3,16 %) et Google (93,77 %). Quelle est la vraie progression de Qwant ?

 

Nous sommes lucides devant ces chiffres. Ceux de Médiamétrie rapportés par Les Échos étaient très (trop ?) flatteurs, les autres pas très crédibles non plus. Nous pensons être aux alentours des 5 %. Mais comme nous ne pistons pas nos utilisateurs, cela rend leur comptage difficile. En revanche, nous mesurons le nombre de requêtes faites par Qwant même si nous ne savons pas qui les émet. La progression est spectaculaire avec 2,6 milliards de requêtes en 2016, 9,8 en 2017 et sans doute 20 milliards en 2018.

 

Lire aussi : [ TRIBUNE ] Pour une contre-vélorution

 

Pensez-vous que nous nous dirigions de plus en plus vers une «société de la défiance», défiance exercée aussi bien à l’encontre des institutions que des acteurs privés et servie par de nouveaux outils ?

 

Je crois que le numérique est dans un cul-de-sac. Quand on utilise Android ou l’application mobile Facebook, on refile toutes nos données personnelles à des géants qui les monétisent auprès de leurs clients que sont les annonceurs publicitaires.

 

Quand je fais une conférence, je demande au public qui est client de Google et Facebook. Tous presque lèvent la main. Alors je leur demande quand ils ont payé la dernière fois. Et puis si la vache est cliente du fermier. Ils réalisent alors que nous sommes le bétail de Google et de Facebook. De même que la vache est nourrie et logée gratuitement en échange de son lait, et de ses veaux, les plateformes captent notre temps et nos données personnelles.

 

Quand on utilise Android ou l’application mobile Facebook, on refile toutes nos données personnelles à des géants qui les monétisent auprès de leurs clients que sont les annonceurs publicitaires. (Tristan Nitot)

 

On a bien vu avec les scandales successifs autour des données personnelles (Cambridge Analytica par exemple) que cette situation est intenable sur le long terme, il faut réinventer le numérique pour qu’il soit de confiance, si l’on veut qu’il perdure. C’est ce numérique que Qwant essaye de construire, et nombreuses sont les entreprises qui poussent dans la même direction.

 

Voyons-nous aujourd’hui les prémices d’une nouvelle révolution d’internet, comparable au bouleversement de la fin des années 1990 avec l’apparition de Napster ou à l’apparition de Facebook en 2005, mais cette fois appuyée sur la question de la protection des données personnelles ?

 

Oui, du moins je l’espère. C’est indispensable pour avoir un numérique respectueux des utilisateurs et de leurs libertés. Le capitalisme de surveillance promu par Google et Facebook est toxique pour nos démocraties. C’est connu et expliqué par des philosophes comme Michel Foucault et Gilles Deleuze ou encore le journaliste Glenn Greenwald : quand on se sait surveillé, on s’autocensure.

 

 

La liberté d’expression de nos opinions religieuses ou politiques est une liberté essentielle (DUDH, article 2) et, comme le stipule l’article 12 de la DUDH, « nul ne fera l’objet d’immixtions arbitraires dans sa vie privée, sa famille, son domicile ou sa correspondance ».

 

Comment interprétez-vous « l’appel à la Cyberpaix » lancé par Emmanuel Macron le 12 novembre et l’annonce d’un partenariat renforcé avec Facebook pour réguler les contenus en ligne ?

 

On ne peut pas être contre la paix, bien sûr. Mais comment peut-on faire appel à Facebook pour cela ? Leur historique, leurs manquements successifs à l’éthique et les bévues multiples à grande échelle dont ils ont fait preuve malgré leurs promesses réitérées sont autant d’alertes sur leur incapacité à se comporter de façon responsable.

 

Lire aussi : Mort d’une trottinette

 

Juste un exemple : en 2016, lors de l’élection présidentielle américaine, il est prouvé qu’ils ont été instrumentalisés par les services russes. Ils jurent que ça ne se reproduira pas. Et pourtant, en 2018, lors des élections de mi-mandat américaines, le journal Vice News démontre qu’il a pu faire publier par Facebook des publicités mensongères en faisant croire à tort qu’elles étaient approuvées par les candidats.

Prendre cette entreprise comme alliée pour sauver la démocratie ? Je doute que ça fonctionne…

 

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