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Chaque mois, le professeur Frédéric Rouvillois publie pour l’Incorrect son petit traité de la vie élégante.
« Aaaaahh ! » Un grand cri de terreur envahit le trottoir où E. flânait en rêvant, aussitôt suivi d’une trottinette électrique qui le frôla de près et à laquelle était cramponné le monsieur qui hurlait aussi vigoureusement. E. n’eut même pas le temps d’être scandalisé : dans les secondes qui suivirent, la trottinette amorça un slalom incertain pour éviter trois de ses congénères que leurs utilisateurs avaient négligemment abandonnées en plein milieu du trottoir, puis glissa sur une déjection canine, heurta un plot et alla se fracasser contre le mur avec son conducteur glapissant d’effroi.
Tout en reconnaissant en son for intérieur que ce n’était pas très charitable, E. éclata de rire – avant de songer qu’il reconnaissait cette voix, puis cette silhouette qui se relevait douloureusement du trottoir où gisait la trottinette à l’agonie. Ce monsieur ? Comment ! Lucien de S. !
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E. jeta un coup d’œil soupçonneux derrière lui, au cas où l’inénarrable Chantal déboulerait à son tour sur l’un de ces engins infernaux, sanglée dans son fameux perfecto. Mais non, le trottoir était désert, abandonné à ses usagers légitimes.
« Mon vieux Lucien, je suis vraiment confus de m’être ainsi dilaté la rate à vos dépens, mais je ne vous avais pas reconnu. Pour tout vous dire, je ne vous imaginais pas juché sur une telle machine !
– Il faut être de son temps, me répète sans arrêt Chantal. Vous savez comme elle est… Alors, j’obtempère, pour éviter pire.
– Chacun sa croix, mon vieux. Mais sur ce coup-là, elle fait fort.
– Allons ? Une simple trottinette ? C’est le doux parfum de l’enfance, vous ne trouvez pas ? Le vert paradis…
– Vous plaisantez ? Pour moi, c’est très exactement le contraire : un genre de précipité du culturellement correct, le boboïsme chimiquement pur !
Il faudrait décidément demander à Richard de Seze de déterminer si les trottinettes sont de droite…
– Bah ! Toujours votre tendance à exagérer !
– Chimiquement pur, vous dis-je ! Votre néo-trottinette électrique est faussement écologique (elle ne fait pas de fumée, certes, mais elle ne se déplace pas par l’opération du Saint-Esprit, ça se saurait). Elle est faussement ludique (d’où l’élégante couleur vert fluo), faussement cool et ouverte (tout le monde peut s’en servir, sauf ceux qui ne sont pas riches), faussement émancipatrice (alors qu’elle appartient en général à une multinationale sino-américaine ou un fonds de pension canadien). En revanche, elle est franchement dominatrice, arrogante, agressive, et presque toujours irrespectueuse de ces minus habens que sont, à côté d’elle, les pauvres passants. Vous avez déjà vu un type à trottinette, le regard perdu et les écouteurs sur les oreilles, s’excuser auprès de ceux qu’il risque de heurter à chaque instant ?
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La machine à rouler de Lucien, clignotant désespérément, semblait vivre les derniers instants de sa trop brève existence.
– La bonne vieille trottinette de notre enfance supposait que l’on trotte, et même que l’on trottine à ses côtés, sans prétendre à des records de vitesse. Elle baguenaudait gentiment sans embêter personne. Votre néo-trottinette, elle, estime que tout le monde doit s’écarter devant sa puissance. Elle suppose qu’aucune règle ne s’impose à elle, ni quand elle roule à plein gaz dans la foule, ni quand on décide de la laisser n’importe où, au hasard, et tant pis pour les autres.
– Il faudrait décidément demander à Richard de Seze de déterminer si les trottinettes sont de droite…
– Mais c’est tout vu, mon cher. Les anciennes l’étaient de façon évidente, au même titre que les brouettes et les charrettes à bras. Les modernes ne le sont pas plus que les 4X4 ou les jets ski. Voilà pourquoi je vous félicite d’avoir exterminé la vôtre avec autant de grâce. Et joignant le geste à la parole, E. fit basculer trois trottinettes garées sur le trottoir, en songeant que, parfois, il faut savoir mettre la violence au service de la raison.
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