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Reportage : le recours aux campagnes

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Publié le

16 mai 2019

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Saint Bernard de Clairvaux se serait écrié, arrivant dans cet endroit discret et verdoyant de la Loire : « Ce lieu est la bénédiction de Dieu » ! Au XIIe siècle, son disciple Albéric y bâtit une abbaye cistercienne. À l’été 2016, quelques jeunes familles en quête d’une vie différente découvrent ce lieu et le reçoivent à leur tour comme une bénédiction. Ils s’installent alors dans ce village de « La BénissonDieu », dont le nom sonne comme un manifeste. Ici les attend une existence faite d’enracinement, d’écologie, de vie familiale et spirituelle. Nous avons passé un dimanche en leur compagnie.

Depuis la gare de Roanne il faut, le temps d’une vingtaine de minutes, parcourir rues désertes, périphéries en bordure d’auto-pont et ronds-points décorés pour rejoindre la destination prévue de notre périple : le village de La Bénisson-Dieu. Au détour d’une intersection, la route invite à préparer l’arrivée : paysage dégagé de beaux vallons humides, vaches, maisons disséminées, l’intervalle d’une forêt enserre enfin la route.

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C’est, en contrebas, le faîte du clocher qui annonce le lieu. Ce dimanche matin, le parvis de terre battue présente des visages familiers, des enfants jouent, hommes et femmes discutent. Accolée au parvis Albéric, nous frappons à la porte d’une haute maison de pierre. C’est ici que nous déjeunerons, dans une grande salle commune, laquelle rassemble pour le repas dominical les membres du éco-hameau.

L’installation

Il y a quelques années de cela, les premiers initiateurs du projet avaient décidé d’incarner enfin cette idée d’un modèle de vie hors des sentiers goudronnés du dividualisme capitaliste proposé par une société devenue folle. Il leur fallait un endroit qui rende possible leur souhait d’une mise en pratique d’un mode de vie renouvelé, qui unisse toutes les dimensions de la vie de l’homme – la charte qu’ils rédigent à ce moment-là s’inspire des principes de l’écologie intégrale. Ils décident alors d’écrire aux évêques de France, leur présentant ce projet et leur demandant de l’aide pour trouver un vrai lieu.

L’été 2016 ce sont d’abord trois familles qui arrivent, bibliothèques et enfants sous le bras, suivis de près par quelques célibataires – qui dans une caravane, qui dans des dépendances de maison – chacun se pousse pour faire un peu de place. La vie commence rude, chaudières en pannes, l’hiver ici le ciel est bas, et les nouveaux venus savent que ces premiers temps seront décisifs.

Parmi toutes les réponses reçues, le cardinal Barbarin leur propose d’habiter, sous la forme juridique d’un bail à construction, un groupement de maisons léguées au diocèse de Lyon par un prêtre natif de La Bénisson-Dieu. Les magnifiques maisons de pierres, deux habitables, vibrent chaque heure des cloches de l’abbaye. La vie ici y est calme, La Bénisson-Dieu compte 400 habitants et s’agrandit aux beaux jours des pèlerins de passage, le village se trouve en effet sur le chemin de Compostelle. Le lieu plaît au groupe, qui, de plus, cherche un endroit propice pour recevoir des familles désireuses de conserver leur intimité. Ils décident de s’y installer.

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L’été 2016 ce sont d’abord trois familles qui arrivent, bibliothèques et enfants sous le bras, suivis de près par quelques célibataires – qui dans une caravane, qui dans des dépendances de maison – chacun se pousse pour faire un peu de place. La vie commence rude, chaudières en pannes, l’hiver ici le ciel est bas, et les nouveaux venus savent que ces premiers temps seront décisifs. « En arrivant ici nous savions que nous choisissions nos limites dans un monde qui pourtant nous propose de ne jamais sentir l’inconfort, nous avons vraiment trouvé notre courage dans les liens d’entraide et de fraternité que nous avons tissés », explique François, président de l’association.

© Olga Valeska

L’hiver passe, l’été 2017 voit le jardin s’égayer des premières plantations et des repas sous les arbres. Les arrivants de la première heure décident de rester, et leur exemple encourage d’autres à les rejoindre : l’année 2019 devrait en effet voir l’arrivée de quatre nouvelles familles. « Le don du diocèse avec des maisons jouxtant l’abbaye a permis des premières installations, les nouveaux arrivants doivent ensuite trouver à se loger dans les maisons en vente ou en location dans le village ». Une autre maison a été acquise avec les dons de la fondation Saint-Irénée, association lyonnaise de soutien aux projets de solidarité, d’éducation et de culture. Après travaux, ce lieu devrait accueillir des personnes en difficultés.

La place, l’église, la grange

Ce que les membres de l’éco-hameau doivent aujourd’hui présenter à leur entourage comme un choix original ne relève toutefois pas du jamais-vu dans l’histoire humaine : il s’agit ni plus ni moins de revenir au modèle de la vie de village, telle que la France a pu la connaître jusqu’au cours du XXe siècle. Le village, comme lieu d’organisation autonome – sans être autarcique – permet un retour naturel à une vie conviviale : liens de proximité, recours à des ressources locales, autant de réalisations qui procèdent de cette « question de taille », pour paraphraser les propos du philosophe Olivier Rey.

Odile, qui met en pratique dans son jardin les bases de la permaculture, explique qu’elle associe sa nouvelle vie à une sorte de « villa rustica » romaine, telle que nous pourrions la trouver décrite dans les Géorgiques de Virgile. « Ce qui me guide pour la suite de ce que nous voulons mettre en place c’est une sorte de modèle agro-pastoral ».

Les villages aujourd’hui sont le plus souvent les banlieues de nos villes, et la géographie qui les a vus s’édifier se découvre comme les restes d’une civilisation disparue. Il faut, selon les membres de l’association, non plus se contenter du village comme groupement de maison, mais que tous ces vestiges – la place, l’église, la grange – trouvent à nouveau leur sens premier. « Ces services qui existaient hier au niveau local ont aujourd’hui disparu, il faut maintenant faire des kilomètres en voiture pour aller chercher son pain ». Ce que souhaitent nos hôtes, c’est pouvoir, à terme, vivre de l’agriculture locale. L’un des membres s’est formé en maraîchage, une autre en permaculture. « Pour de nouveau choisir l’enracinement, tout est à réapprendre.

Après des décennies de destruction et de spécialisation des sols, il faut faire acte d’humilité ». Nos interlocuteurs témoignent du fait que de trop rares personnes savent réellement de quoi était fait le paysage d’ici, « avant ». Avant que les terres en France soient remembrées, l’élevage poussé au niveau de productivité d’une usine de voiture. Ici, le paysage n’est pas détruit, la région est surtout d’élevage, mais de fait, comme partout ailleurs, il n’y a plus que très peu de paysans.

© Olga Valeska

Odile, qui met en pratique dans son jardin les bases de la permaculture, explique qu’elle associe sa nouvelle vie à une sorte de « villa rustica » romaine, telle que nous pourrions la trouver décrite dans les Géorgiques de Virgile. « Ce qui me guide pour la suite de ce que nous voulons mettre en place c’est une sorte de modèle agro-pastoral ». Pour l’instant ils ont des poules, des cailles, des moutons à naître au printemps, des potagers en permaculture. Enfin, gain budgétaire considérable, du bois sur pieds leur est vendu, qu’ils peuvent couper et utiliser ensuite à leur profit pour faire tourner les poêles.

L’enracinement et la foi

Le terme « d’enracinement », que nous retrouverons souvent dans le cours de notre discussion résume parfaitement l’esprit du lieu. « Nous ne sommes pas une vitrine de l’écologie, des gens qui seraient venus mettre en place des techniques efficaces comme une entreprise vendant un plan marketing ». Les propos convergent, « ici il n’est pas possible de prendre la pose, nos moyens sont pauvres. Le rapport à la terre, les difficultés du quotidien nous travaillent, et nous savons ne pas être ici le temps d’une « expérience enrichissante » avant de revenir à notre vie douillette qui nous permettra d’écrire un livre sur nos galères ».

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Les milieux « alternatifs » sont en effet noyautés par l’esprit « woofing » qui voit tout à chacun voyager de-ci de-là, multipliant les expériences dans une sorte de consumérisme écologique. « Nous choisissons l’enracinement et la sobriété comme une vertu, cette vie rugueuse à la campagne nous rabote, c’est un outil précieux pour nous rendre plus humain ». La discussion de ce jour fait nettement apparaître les spécificités de l’éco-hameau de La Bénisson-Dieu.

Antoine résume ce qui anime le groupe : « Bien sûr que le tri des déchets peut avoir son importance, mais ce que nous voulons essentiellement, c’est que la technocratie ne tue pas notre capacité d’avoir des mœurs conviviales et créatives ». « Par beaucoup d’aspects notre projet ressemble aux oasis de l’association des Colibris créée par Pierre Rabhi, ce qui nous différencie, c’est que la dimension chrétienne a chez nous la place qui fonde la vie commune ».

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La vie quotidienne s’organise autour des laudes et vêpres chantées à l’abbaye, auxquelles viennent s’ajouter les messes dites quotidiennement par un nouvel arrivant, le père Bertrand, prêtre en convalescence proposé par le diocèse aux membres de l’éco-hameau. Les veillées de prières sont également régulières et le temps dominical est propice aux repas communautaires. Par ailleurs l’abbaye résonne de chants grégoriens particuliers, des chants aux tonalités orientales, pourtant pensés comme étant l’héritage de liturgies occidentales séculaires. Damien Poisblaud, ancien chantre de l’abbaye du Thoronet et ami du lieu, propose depuis quelque temps à La Bénisson-Dieu concerts et formations pratiques.

© Olga Valeska

Cette dimension du « corps qui résonne » par le chant, voie spirituelle, incarne les dimensions essentielles de la nature de l’homme, âme et corps, mise en exergue dans l’écologie intégrale. Une haute vision de l’écologie, qui nous mène heureusement bien loin de la réduction de la masse carbone par le contrôle des naissances.

Ce dimanche de janvier, la joyeuse assemblée à la parole haute et libre aura confirmé à nos yeux que le sel de la terre diffuse encore son goût. La discussion avec eux, de la tablée à la promenade nous aura conduits jusqu’au crépuscule. Nous quittons ce soir-là une terre bénie de franche liberté. Un lieu rare dans lequel l’esprit peut enfin « ouvrir son aile en sécurité ». La campagne n’est pas morte, elle n’est pas périphérie, mais lieu d’une floraison nouvelle. Le recours inespéré, peut-être.

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