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Activiste, féministe intersectionnelle, célébrité de Twitter et auteur d’un bestseller, Titania McGrath monte sur les planches.
Elle est anglaise, elle a 24 ans et une notoriété à hauteur des 300 000 followers de son compte Twitter (c’est beaucoup). On l’adule ou on la conspue. Sur sa photo de profil, Titania McGrath, blonde à la peau laiteuse, fixe sur nous un regard déterminé derrière ses lunettes d’intello. Cette « combattante du clavier » tweete sans répit pour défendre les minorités, instaurer la justice sociale, démolir le privilège blanc et le mythe des chromosomes. Titania est aussi une poètesse slameuse, auteur de plus de 500 poésies. « Ce ne sont pas des poèmes, ce sont des coups de poignard dans les entrailles de la vérité », écrit-elle. Championne du progressisme, elle nous ouvre les yeux sur l’hétérosexualité, la liberté d’expression et autres fléaux du monde d’avant. Elle conteste la dictature de la science, cette construction patriarcale générée par plusieurs siècles de phallocratie. Aphorismes, coups de gueule, injonctions : Titania nous dit quoi penser et comment transformer chaque geste du quotidien en acte de militantisme.
Mais elle sait aussi voir les bons côtés de notre époque : « On peut dire ce qu’on veut de l’État islamique. Eux au moins, ils ne sont pas islamophobes ».
Son succès sur Twitter ayant séduit un éditeur, en mars dernier elle publiait Woke : A Guide to Social Justice [Woke, le guide de la justice sociale]. Woke, c’est le nouvel adjectif en vogue. Est woke qui est éveillé, éclairé, conscient des problèmes contemporains spécifiques à l’Occident comme le racisme ou les inégalités. Le format livresque permet à cette féministe des beaux quartiers de développer sa pensée, de revenir sur son parcours. Par décence, elle ne s’étend pas sur les traumatismes de l’enfance, elle qui est née dans une famille hétéronormée de suprématistes blancs avocats de profession. Elle qui fut allaitée par une mère déniant à son bébé le droit d’être végan. Malgré ces handicaps, Titania obtient à Oxford un bachelor en langues modernes puis un master en études de genre. Elle saura tirer le meilleur de cette formation. D’une part en composant une poésie subversive – en quoi elle se démarque de ses collègues largement surcotés, comme Edgar Allan Poe. D’autre part, en comprenant que l’hétérosexualité est un choix répugnant vu que tout rapport hétérosexuel est un viol. Titania a choisi l’écosexualité. Faire l’amour à la nature, se frotter aux arbres, jouir dans la boue, voilà la vérité. Prête à tout pour faire barrage au Brexit et à l’émergence du IVe Reich, Titania engage ses lecteurs à rejoindre les antifas. Mais elle sait aussi voir les bons côtés de notre époque : « On peut dire ce qu’on veut de l’État islamique. Eux au moins, ils ne sont pas islamophobes ».
Titania n’existe pas. Beaucoup y ont cru. Elle a enflammé Twitter, suscité des bagarres en ligne à n’en plus finir. Mais si le contingent de ses suiveurs a si vite gonflé, c’est que la plupart d’entre eux riaient aux larmes à cette satire de la religion diversitaire. Pendant des mois, la presse anglaise s’est interrogée sur l’identité de Titania. Qui était derrière ce compte Twitter ? Les conjectures allaient bon train. Beaucoup de noms parmi lesquels Ricky Gervais, Chris Morris ou encore Lisa Graves auteur d’un autre compte satirique : Godfrey Elfwick, « genderqueer musulman athée ».
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L’anonymat aura tenu onze mois. Au moment de la sortie de son livre, le Dr Frankenstein de Titania est démasqué, malgré lui. Il s’agit d’Andrew Doyle, humoriste génial, auteur prolixe. En plus de multiplier les travaux littéraires, préfaces, biographies, il a adapté au théâtre des œuvres de Mark Twain et Jonathan Swift. Il doit sa notoriété à ses huit spectacles de stand-up dont il est l’auteur et l’interprète. Avec Titania, Doyle s’est essayé à un nouveau genre : à la comédie, il a ajouté la satire. Il cite le poète Wystan Hugh Auden : « La satire est un cri de colère optimiste. Elle part du principe que le mal auquel elle s’attaque peut être anéanti. La comédie est badine et pessimiste, convaincue qu’on ne change pas la nature humaine et qu’il faut tirer le meilleur de ses mauvais penchants ».
Titania avait tant fait parler d’elle que 48 heures après la sortie de Woke, l’éditeur a dû réimprimer. Un coup de maître. Début juillet, Woke figurait dans la liste du Times des 100 meilleurs livres à emporter en vacances. Diplômé d’Oxford, docteur en poésie de la Renaissance, Doyle a su insérer dans l’opus les meilleurs poèmes de Titania, parmi lesquelles Le fléau blanc, Mon vagin en colère ou Moi, victime. C’est parce que Titania se rebelle contre la tyrannie du réel que Doyle lui a donné le prénom de la Reine des fées dans Le songe d’une nuit d’été de Shakespeare « Ces gens-là vivent dans un monde imaginaire », dit-il.
By refusing to depict Pennywise as a queer ally, the makers of IT are inciting homophobia in the psychopathic clown community. pic.twitter.com/digOUaUNzv
— Titania McGrath (@TitaniaMcGrath) September 9, 2019
Woke documente les lubies du progressisme contemporain car si Titania n’existe pas, ses maîtres à penser sont bien réels. Et Doyle ne se prive pas de citer les propos des agents les plus zélés du progressisme anglo-saxon. Woke est une mine d’informations sur le sujet. On y croise feu Andrea Dworkin théoricienne du féminisme radical, Linda Sarsour, islamo-féministe américaine, Laura Bates, fondatrice du site everyday sexism, l’actrice d’Harry Potter Emma Watson devenue ambassadrice féministe à l’ONU, Myriam François-Cerrah, universitaire franco-anglaise convertie à l’islam, Alexandria Ocasio-Cortez qu’on ne présente plus, le mannequin transsexuel Munroe Bergdorf, un temps égérie de L’Oréal qui déclara qu’un Blanc, même clochard, est un privilégié, etc. Passant du rire à l’effroi, on comprend que les Titania, figures d’un progressisme fier et conquérant, non seulement existent, mais disposent de mille tribunes. « Cette obsession des structures du pouvoir et de l’oppression nous vient du post-structuralisme. Orwell a parfaitement décrit la manipulation du langage, l’idée qu’en trafiquant les mots on peut changer la société. On est abreuvés de vocables tordus. Sur scène, Titania se gorge de ce nouveau lexique », dit Doyle qui a lancé en août au festival d’Edinburgh le spectacle de Titania (incarnée par la comédienne Alice Marshall) et l’a intitulé Mxnifesto, référence au féminisme quatrième vague.
Résolues à créer un monde débarrassé de toute trace de virilité, les féministes dernier cru ont supprimé le mot woman (femme) pour le remplacer par l’imprononçable womxn (femme). Et Titania s’est empressée d’appliquer la règle à tous les mots comprenant la syllabe criminelle man. « Le meilleur moyen de neutraliser l’autoritarisme progressiste est de le tourner en dérision. Je crains que cela ne soit devenu le seul moyen vu que les progressistes n’hésitent pas à répondre à leurs opposants en les excluant du débat », dit Doyle. Le compte Twitter de Titania est un fabuleux coup de massue porté contre le mur de la bien-pensance. Comme quoi la contre-culture a su se frayer un chemin sur les réseaux sociaux.
Sylvie Perez
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