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Spiked-online fête ses 18 ans cette année. Le premier magazine 100 % numérique et gratuit lancé en Grande-Bretagne en 2001 est devenu une voix incontournable du débat public. Leur combat du moment : sauver la démocratie. Tout simplement.
Spiked-online, le nom n’est pas anodin. Spiked, hérissé, effilé, pointu. Dans le jargon journalistique british, on dit d’un article qu’il est « spiked » quand il n’a pas été publié car trop sensible. Comprenez : ce que vous lisez dans Spiked, vous ne le lirez pas ailleurs. Des articles péremptoires parfaitement documentés.
La rédaction de Spiked, ce sont trois journalistes à temps plein, Brendan O’Neill, Tom Slater et Fraser Myers, dont deux ne sont pas trentenaires. Avec le renfort de prestigieux collaborateurs extérieurs, ils fournissent cinq publications par jour. Ils travaillent comme des dingues et ne laissent rien passer des sujets du moment, attelés à la tache sur un coin de table dans un espace de co-working de l’est de Londres. Spiked c’est comme un club, une certaine idée du journalisme. En sorte que de plus en plus de personnalités du monde intellectuel collaborent à la plateforme gracieusement, par adhésion. Qui n’a jamais râlé contre les dérives bien-pensantes d’une presse désespérément conformiste ? Ce n’est pas d’hier. Théophile Gautier évoquait ainsi les bénéfices de la littérature : pendant qu’on lit des romans, « on ne lit pas de journaux utiles, vertueux et progressistes, ou telles autres drogues indigestes et abrutissantes ». Le diagnostic vaut en tout temps, en tous lieux. Et Spiked est un moyen de prendre la tangente.
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Eux n’ont pas froid aux yeux. Ni indigestes ni abrutissants, ils déjouent les pièges tendus par l’époque. Greta Thunberg ne les a pas ensorcelés. « J’ai osé critiquer la jeune Suédoise. Je trouve douteux d’instrumentaliser une adolescente souffrant d’autisme. Je n’ai jamais été autant attaqué que sur ce thème », dit Brendan O’Neill. « Trois articles dans le Guardian, un sujet sur la BBC. Il a fallu que j’aille me justifier à la télé suédoise qui m’a demandé des comptes ! » Ils ne participent pas au concert anti-sioniste : « Des rescapés des pires tragédies ont créé un État moderne et une société extraordinairement dynamique. Cela devrait susciter notre admiration ». Ils ne font pas allégeance au féminisme autoritaire. Quand tout le monde applaudissait des deux mains, Spiked avait tôt prévenu (dès l’hiver 2017) des dangers de la campagne #metoo. Et depuis, ils documentent les fausses accusations, les ravages de la délation et les effets rampants et attristants dans les relations entre collègues de bureau.
« Nous sommes des humanistes radicaux. D’où notre devise “L’humanité est sous-estimée” (Humanity is underrated). On ne cesse de présenter les humains comme des pollueurs, agressifs, racistes et trop nombreux. Il nous semble que l’être humain est plutôt plein de ressources. Liberté, démocratie, abondance, voilà ce que nous défendons ».
Quand on lui demande la tendance de son magazine, Brendan O’Neill répond ainsi : « Nous sommes des humanistes radicaux. D’où notre devise “L’humanité est sous-estimée” (Humanity is underrated). On ne cesse de présenter les humains comme des pollueurs, agressifs, racistes et trop nombreux. Il nous semble que l’être humain est plutôt plein de ressources. Liberté, démocratie, abondance, voilà ce que nous défendons ».
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Les trois journalistes, en plus d’alimenter leur site, comme des chauffeurs chargeant en charbon leur locomotive en pleine vitesse, animent chacun un podcast. Celui de Slater, de tendance libérale, s’inquiète de l’État nounou, croit en la capacité du citoyen à prendre soin de lui-même sans avoir besoin de lois édictées « pour son bien ». Myers reprend l’actualité de la semaine. O’Neill reçoit les plus solides défenseurs de la liberté d’expression. L’équipe sollicite également des auteurs pour des essais de 2000 mots sur des sujets de fond.
« Spiked est lu aux Communes, à la chambre des Lords, par les hauts fonctionnaires. Des ministres retweetent les articles. Le magazine est influent dans la classe politique », affirme Joanna Williams (interviewée dans le numéro 11 de L’Incorrect), ex-universitaire, qui contribue gracieusement au magazine sur les questions d’éducation et de féminisme.
De plus en plus, les gens de Spiked sont invités sur Sky News et à la BBC pour prendre le contre-pied de la pensée dominante. Leur notoriété dépasse les frontières. Dans le pub où nous nous rencontrons, O’Neill est reconnu par un couple de touristes australiens, heureux de lui serrer la main. C’est qu’il fréquente les plateaux télé de Sydney où il se rend régulièrement. Il faut dire que l’Australie – pour nous l’autre bout du monde – est considérée par les Anglais comme leurs « voisins du dessous » (l’expression est de Bill Bryson).
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Spiked, site d’accès gratuit, compte 400 000 utilisateurs mensuels (les internautes qui naviguent sur le site et ouvrent une page ou plus) et un million et demi de pages vues par mois (chaque page ouverte est comptée). Le magazine a de l’impact. « Spiked est lu aux Communes, à la chambre des Lords, par les hauts fonctionnaires. Des ministres retweetent les articles. Le magazine est influent dans la classe politique », affirme Joanna Williams (interviewée dans le numéro 11 de L’Incorrect), ex-universitaire, qui contribue gracieusement au magazine sur les questions d’éducation et de féminisme. « Joanna est une grande intellectuelle, modeste qui plus est. On a besoin de gens comme elle, solides sur la théorie et les grandes idées mais aussi soucieux d’alimenter une conversation démocratique plus large », remarque O’Neill, lui-même autodidacte.
« L’idéologie victimaire a convaincu les étudiants que les mots blessent, regrette O’Neill. De plus en plus de jeunes, arrogants et narcissiques, considèrent que leur désir de traverser l’existence sans être jamais contredits est plus important que la liberté de parole. Lorsqu’ils accéderont au pouvoir ou dirigeront les médias, on se trouvera face à une génération très intolérante ».
Il voudrait une conversation la plus large possible. Face à la censure, la rédaction se mobilise systématiquement, quitte à défendre des positions qui ne sont pas les siennes, convaincue que la bonne pensée atrophie l’esprit critique et promeut une société apathique. « Les lois sur le discours de haine sont dévastatrices. En Grande-Bretagne, 9 personnes par jour sont arrêtées pour des propos tenus en ligne. Le réflexe d’auto-censure qui s’ensuit est nuisible à la vitalité du débat public ». O’Neill est un absolutiste de la liberté d’expression. Son magazine surveille de près le nouveau maccarthysme qui sévit sur les campus. Pendant quatre ans (2015-2019), la petite équipe de Spiked a même produit un classement des universités anglaises selon le seul critère de la liberté d’expression (le FSUR, Free Speech University Ranking), provoquant enfin une réaction de la classe politique et un débat national sur le sujet. « L’idéologie victimaire a convaincu les étudiants que les mots blessent, regrette O’Neill. De plus en plus de jeunes, arrogants et narcissiques, considèrent que leur désir de traverser l’existence sans être jamais contredits est plus important que la liberté de parole. Lorsqu’ils accéderont au pouvoir ou dirigeront les médias, on se trouvera face à une génération très intolérante ».
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Humanisme, esprit des lumières, liberté, la feuille de route est séduisante. Mais Spiked ne fait pas l’unanimité. « Un réseau de défenseurs de la liberté d’expression qui diffusent une idéologie d’extrême droite et des opinions climato-négationnistes », selon le World Socialist Website. « Oui, la gauche ne nous aime pas du tout. Parce qu’on vient de la gauche et qu’on leur rappelle qu’ils ont oublié les classes populaires ». C’est le paradoxe de Spiked. Brendan O’Neill, comme certains de ses collaborateurs réguliers (Mick Hume, Franck Furedi, Joanna Williams), aujourd’hui ardent défenseur de la liberté d’expression et de la démocratie, adhéra dans sa jeunesse à feu le Parti Communiste Révolutionnaire. En 2001 le magazine Spiked a poussé sur les cendres de LM (ex-Living Marxism, organe du PCR). Issu de la gauche, se réclamant de la gauche et haï par la gauche…
Au lendemain de l’attentat de Manchester dans une salle de concert, qui avait provoqué la mort de 22 personnes dont de nombreuses jeunes filles venues écouter leur chanteuse préférée, O’Neill écrit un éditorial intitulé « Il est temps de se mettre en colère ».
Spiked combat inlassablement la gauche progressiste, sa religion diversitaire et ses tabous. Au lendemain de l’attentat de Manchester dans une salle de concert, qui avait provoqué la mort de 22 personnes dont de nombreuses jeunes filles venues écouter leur chanteuse préférée, O’Neill écrit un éditorial intitulé « Il est temps de se mettre en colère ». Il est exaspéré par les bougies, les ours en peluches et les incantations d’amour et d’union. C’est l’article le plus lu du site, en 18 ans. « J’étais sous le choc. On avait vu des parents extraire des clous du visage de leurs fillettes survivantes. Et tout ce qu’on craignait, c’était une montée de l’islamophobie. Les victimes étaient sacrifiées sur l’autel du multiculturalisme. Devant la haine et la violence d’une partie de notre population musulmane, on détourne le regard. Il ne faut surtout pas parler des ratés du multiculturalisme qui pourtant engendre depuis des décennies des tensions gigantesques. Il faut se souvenir qu’avant même la fatwa lancée contre Salman Rushdie, des musulmans à Bradford brûlaient ses livres sur la place publique. Dire que c’est islamophobe de critiquer l’islam, c’est justifier les attentats de Charlie Hebdo ». Les oukases du progressisme ne les intimident pas.
Brendan O’Neill n’y va pas de main morte : « Le Brexit est le sujet le plus important aujourd’hui dans le monde occidental. C’est peut-être un peu ethnocentrique. Mais c’est ainsi que je le ressens. C’est la question politique la plus importante que la GB ait connue depuis la loi de 1918 instaurant le suffrage universel. Le Brexit nous a montré combien la démocratie est fragile ».
Leur axe : le peuple plutôt que l’establishment. Fraser Myers, francophone, a abondamment couvert le mouvement des Gilets jaunes, un sujet sur lequel les médias anglais se sont montrés étonnamment discrets. « Les peuples en ont assez de ne pas être entendus, analyse O’Neill. On observe en Occident un réveil populaire et, parallèlement, un rejet du politiquement correct de la part d’intellectuels de haut rang. Ces deux mouvements, puissants, n’aboutiront que s’ils marchent ensemble. Si ces deux forces s’unissent, nous vivrons des moments passionnants ». Spiked rêve de faire la synthèse. Or depuis juin 2016, l’Angleterre vit à l’heure du Brexit qui provoque démonstrations populaires et tribunes intellectuelles. Spiked est au cœur de la bataille. Brendan O’Neill n’y va pas de main morte : « Le Brexit est le sujet le plus important aujourd’hui dans le monde occidental. C’est peut-être un peu ethnocentrique. Mais c’est ainsi que je le ressens. C’est la question politique la plus importante que la GB ait connue depuis la loi de 1918 instaurant le suffrage universel. Le Brexit nous a montré combien la démocratie est fragile ». Alors son magazine lance une campagne pour sauver la démocratie. Il propose une réforme démocratique en cinq étapes : quitter l’UE, supprimer la chambre des Lords, abolir la prérogative royale (qui permet à l’exécutif d’en appeler à la Couronne pour contourner les Communes), instaurer la proportionnelle et réaffirmer la séparation des pouvoirs exécutif et judiciaire. Spiked, une bande d’idéalistes ? Tant mieux, on en a besoin.
Sylvie Perez
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