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Cagé & Piketty : alliance impossible

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Publié le

16 octobre 2023

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Dans une somme intéressante mais très contestable, Julia Cagé et Thomas Piketty fantasment une alliance entre France des Gilets jaunes et France des banlieues.
picketti

Evènement intellectuel de la rentrée, la somme des économistes Julia Cagé et Thomas Piketty, Une histoire du conflit politique, entend ni plus ni moins retracer l’histoire des comportements électoraux et des inégalités socio-spatiales en France de 1789 à 2022, grâce à la numérisation massive (et en libre accès) de données inédites.

Il y aurait beaucoup à dire, mais concentrons-nous sur le cœur du propos. Première thèse : la classe géo-sociale (niveau de revenu et lieu de résidence) n’a jamais été aussi importante pour comprendre le vote – elle l’expliquerait à 70 %. Seconde thèse : la bipartition gauche/ droite de type classiste serait la plus favorable du point de vue démocratique et socio-économique (parce que la vilaine droite, pour rester au pouvoir, fait des concessions avec la merveilleuse gauche), alors que la tripartition se nourrit d’une division des classes populaires en deux camps pour des raisons spatiales et identitaires, ce qui permet à la bourgeoisie de se maintenir au pouvoir sans rien concéder. D’où ils tirent une exhortation : la gauche doit renouer avec les classes populaires rurales parties au RN (quoiqu’ils essayent, par un jeu de définitions, de minorer cette fuite) et les unir avec les classes populaires urbaines (les banlieues) sur un programme de réduction des inégalités, pour rebasculer en régime bipartite et reprendre la marche du progrès.

Lire aussi : François-Marie Didier (LR) : « Une droite qui renoue avec les classes populaires »

En clair, Cagé et Piketty proposent de rompre avec la stratégie Terra Nova, qui préconisait à la gauche d’abandonner les classes populaires au profit d’un programme sociétalo- diversitaire. Il est donc étonnant que l’ouvrage, à rebours de tout ce que fait la gauche depuis dix ans, ait été ainsi célébré – la promesse du pouvoir peut-être.

S’il faut saluer ce souci retrouvé de la France périphérique, il semble hélas que les deux économistes ne la regardent qu’au travers de leurs lunettes matérialistes. C’est bien simple, pour Cagé-Piketty, tout ou presque s’explique par des considérations économique et sociales. À patrimoine égal, Français interchangeable – et tant pis si l’un est là depuis mille ans, sorti de la charrue et élevé sur le parvis des églises ;
et l’autre depuis une ou deux générations, qu’il vit en HLM et bosse pour UberEats. Tout problème doit pouvoir se régler à coups d’argent public. Deux remarques, si la chose était vraie. Primo, on se demande bien en quoi ce serait « positif » : c’est donc ça la promesse démocratique, un électeur déterminé par les intérêts de son estomac ou de son porte-monnaie, incapable de s’extraire un instant de sa condition pour penser au destin mystique de la collectivité ? Secundo, on ne voit pas bien en quoi, même pour des raisons matérielles, cela justifierait l’union des ruraux et des banlieusards : le Danemark n’a-t-il pas serré la vis migratoire au nom de la préservation de son système social ?

Mais la chose est fausse, car les deux économistes n’ont pas su mesurer la part identitaire du vote. L’énoncé étonnait déjà : comment tenir que le vote n’a jamais été aussi déterminé par la classe sociale, quand bien même les classes populaires sont actuellement séparées, et ce alors que le critère identitaire n’expliquerait qu’une part infime du vote – seulement 3 % claironnent-ils ? Étonnant, en ce qu’ils délégitiment
la portée d’un critère sur lequel ils construisent pourtant un « bloc national-patriote » (LR/R !/RN). Et biaisé, quand on regarde le critère statistique retenu pour mesurer cette part identitaire du vote : « La proportion de personnes de nationalité étrangère, d’immigrés et de naturalisés ».

Lire aussi : Présidentielle : le sacre du vote utile

Grotesque : le souci identitaire ne serait donc palpable que là où il y a beaucoup d’immigrés, et en proportion de leur nombre ? En réalité, il est impossible de mesurer par la statistique une donnée qualitative telle que la part identitaire du vote, avec tout ce qu’elle suppose de sentiments, d’imaginaire, d’inconscient. La classe et la géographie ne sont-elles pas déjà, outre leur dimension économique, des vecteurs identitaires très forts ? Et le meilleur moyen d’approcher la dimension migratoire de cette question reste les sondages, qui sont sans appel : 70 % des Français sont opposés à l’immigration, deuxième thématique la plus importante à leurs yeux. Bref, le désarroi de la France Gilets jaunes, loin de n’être qu’économique, est un cri existentiel, au plein sens du terme. Mais la gauche y reste sourde, et c’est ce qui la perdra.


UNE HISTOIRE DU CONFLIT POLITIQUE, JULIA CAGÉ et THOMAS PIKETTY
Seuil, 824 p., 27 €

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