Jamais dans l’histoire politique française l’on n’avait assisté à pareil triomphe du vote utile. Les trois candidats arrivés en tête avec plus de 22% des voix ont chacun bénéficié d’un mécanisme d’aspiration-concentration tout à fait évident : Emmanuel Macron a siphonné Valérie Pécresse, Marine Le Pen a siphonné Éric Zemmour, Jean-Luc Mélenchon a siphonné la gauche toute entière.
Un sondage Opinionway pour CNews – Europe 1 sur la structuration des votes pour chacun des candidats, entre respectivement le vote de conviction et le vote utile, a depuis mesuré ce que tous les observateurs ont noté dès dimanche soir. Ainsi, Jean-Luc Mélenchon (49%-51%), Emmanuel Macron (64%-34%) et Marine Le Pen (66%-34%) ont bénéficié du vote utile pour le tiers et/ou la moitié de leurs électeurs. La logique a été d’autant plus accentuée qu’il y avait une grande incertitude sur l’identité des deux qualifiés, que donc les partisans de chacun pouvait à la fois espérer et/ou se sentir menacé. Le mécanisme a de fait été encore plus brutal sur les deux derniers jours, au point que chacun des candidats aura réalisé un meilleur score que prévu par les derniers sondages, reléguant leurs concurrents à plus de quinze points.
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Les écarts grandissants entre premiers et derniers pourraient bien signer la fin des scores intermédiaires, pourtant constitutifs de l’histoire politique de la Ve République en tant qu’ils faisaient du troisième candidat le faiseur de roi, depuis Jacques Chaban-Delmas en 1974 jusqu’à François Bayrou en 2007.
Esprit de la Ve et inutilité des primaires
Vilipendé par beaucoup, ce mécanisme du vote utile est pourtant conforme à l’esprit de la Ve République, pensée au départ comme fabrique de la légitimité par les urnes, et comme affirmation de l’opinion première au détriment de la représentativité des autres. C’est bien le mode de scrutin uninominal majoritaire à deux tours qui produit du vote utile : toutes les opinions n’étant politiquement représentées comme dans un système proportionnel, chacun est incité à se donner un prince du moindre mal. Et pourtant derrière, c’est le désenchantement politique qui pointe : ne jamais voter pour, c’est déjà cesser de croire. Et opter définitivement pour la politique contre la mystique.
En un certain sens, le vote utile transforme le premier tour de la présidentielle en une multiplicité de primaires
Aussi, le vote utile nous rappelle en quoi les primaires, constitutives du bipartisme américain, sont sans rapport avec notre régime, car il permet de répondre à la dispersion des candidatures en favorisant la concentration des voix. En un certain sens, le vote utile transforme le premier tour de la présidentielle en une multiplicité de primaires : plusieurs candidats visent une même portion électorale, le combat a lieu sur tout un tas de raisons objectives, les sondages et le vote utile participent à la radicalisation du choix. L’ordre d’arrivée n’est pas changé, mais l’écart est amplifié, afin que le candidat choisi arrive le plus haut possible et puisse se qualifier. Dès lors, les candidats déchus ont tort d’accuser le vote utile en tant que tel. Comme pour les parrainages, leur problème n’est pas tant que le vote utile existe mais qu’ils n’aient pas réussi à en devenir les récepteurs.
Le risque d’une distorsion cognitive et territoriale
Chacun des trois candidats en tête doit dès lors se garder de toute fanfaronnade. Car, outre que les perdants représentent plus que leur résultat ne le laisse entendre, le vote utile implique que les corpus électoraux n’appartiennent pas au candidat et qu’ils peuvent se reporter sur un autre ou disparaître aussi facilement qu’ils se sont constitués. Le vote utile signe un peu plus encore la fin des affiliations partisanes et la disparition des votes par coutume, au profit d’une volatilité toujours plus grande. Signe de l’ère du choix et du calcul, il consacre l’avènement de l’« électeur-stratège » qui, plutôt que de choisir en fonction de convictions comme le voudrait la mythologie démocratique, pondère son choix par les chances respectives de chacun. La démarche est loin d’être dénuée de logique, car il est après tout, sur le plan purement utilitaire, peu rationnel d’aller voter : coûteux en temps, le vote individuel ne pèse proprement rien. Dès lors, les électeurs sont prêts à accepter ce coût en contrepartie d’un gain : il faut voter pour quelqu’un qui puisse l’emporter. Gageons que ce phénomène s’accompagnera d’une place grandissante des incarnations de chair, au détriment des étiquettes.
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Autre conséquence, la structuration du champ partisan devrait varier selon l’échelle électorale. En bas, les vieilles synthèses du régime bipartite continueront de vivre puis de vivoter ; là-haut, les trois grands blocs idéologiques du « nouveau monde » devraient régir la vie politique. En creux, cette disparité dit beaucoup de l’absence totale d’ancrage local de ces trois machines – d’où le fait que deux d’entre eux, LFI et RN, aient eu du mal à obtenir leurs parrainages ; d’où la bêtise du non-cumul des mandats, qu’il ne fallait pas interdire mais bien plutôt rendre obligatoire ; d’où le biais pervers du jacobinisme, qui pousse les politiques nationaux à ne plus s’investir localement.
Vers un problème de financement des partis ?
Ce vote utile provoque déjà des problèmes assez inédits de financement. Suite à son naufrage électoral (4,8%) et alors que ses frais de campagne s’élèvent à 14 millions d’euros, Valérie Pécresse pourrait bien avoir mené son parti à la banqueroute. Ce lundi 11 avril, elle lançait un appel aux dons devant le siège des Républicains à Paris : « La situation financière de ma campagne est désormais critique. Nous n’avons pas atteint les 5% qui nous permettraient d’obtenir les 7 millions d’euros de remboursement de l’État que nous escomptions ». La présidente de la région a annoncé être elle-même endettée à hauteur de 5 millions d’euros. « Il en va de la survie des Républicains et, au-delà, de celle de la droite républicaine ». De même, avec les 4,7% de Yannick Jadot, Les Verts sont dans la panade. « L’écologie a besoin dès ce soir de votre soutien financier pour poursuivre ses indispensables combats. Je vous invite à vous rendre sur le site Soutenir les écologistes pour faire un don », a-t-il dit à ses militants le soir de la défaite. D’ici la fin mai, le parti doit trouver près de 2 millions d’euros. « Si chaque électeur de Yannick Jadot donne 3€, nous aurons remboursé la campagne et pourrons poursuivre le combat de l’écologie », a précisé le porte-parole Julien Bayou.
Du seul fait du vote utile et indépendamment de leurs qualités intrinsèques, pour la seule raison qu’il s’agit d’un concours plutôt que d’un examen, des candidats jugés importants peuvent très facilement passer sous la barre des 5%
En clair, du seul fait du vote utile et (presque) indépendamment de leurs qualités intrinsèques, pour la seule raison qu’il s’agit d’un concours plutôt que d’un examen, et qu’ils sont quatrièmes plutôt que troisièmes, des candidats jugés importants peuvent très facilement passer sous la barre des 5%. À terme, c’est bien le pluralisme démocratique qui pourrait être en danger, sauf à ce que les règles de financement changent.





