47e par Antoine Volodine et plusieurs de ses hétéronymes et abrité par différents éditeurs, Vivre dans le feu est présenté comme le 22e et dernier sous le nom d’Antoine Volodine, ce qui impliquerait que nous n’aurions plus que deux livres à attendre pour que soit achevé ce grand édifice onirique et sombre qui doit comporter 49 œuvres. La numérologie représente en outre l’un des caractères du post-exotisme, comme le fait que le narrateur post-exotique, toujours « intradiégétique » (c’est-à-dire qu’il est également un personnage de la fiction) raconte un certain nombre de petites histoires pour repousser la mort ; mais en vain. Ici, Sam, dont le village vient d’être noyé de napalm, à qui il ne reste qu’une seconde avant de mourir brûlé, se dit : « plutôt que visionner le film de ma vie, cette suite apocalyptique que je connais par cœur et qui ne m’apportera aucun plaisir de découverte, autant composer un roman. » C’est donc ce que nous allons lire, des anecdotes éparses issues de sa mémoire brouillée un instant avant la fin (« Je les prends quand elles viennent et comme elles viennent, sans me donner le souci de les trier et de les recomposer. Quelle importance ? Ben oui, quelle importance, maintenant ? »).
Femmes et flammes
Après ce préambule, ce sont ensuite douze contes étranges qui se succèdent, se déroulant dans un monde post-apocalyptique insituable mais avec des aspects mongols et des noms aux consonnances russo-asiatiques. Il y est question de funérailles célestes où les cadavres sont offerts aux vautours, d’oncles abusifs, de grands-mères initiatrices en magie noire, de tantes sensuelles, de vengeances, d’obsessions, de terreur, de désir et de mort imminente. Le monde « réel », en tout cas celui du récit-cadre, semble transparaître notamment dans cet enseignement que reçoit le narrateur pour apprendre à « vivre dans le feu » et qui consiste essentiellement à s’obstiner dans le déni (« À l’intérieur du feu, ne vois que les bons aspects de la vie. Imagine les femmes de préférence aux flammes. »). Mais les femmes imaginées ont toutes partie liée avec le meurtre ou la malédiction, comme Tante Yoanna, par exemple, qui tient enfermés au fond d’un souterrain, dans de petites cages, des répliques miniatures des hommes dont elle souhaite se venger. De toute manière, le contexte est déjà celui de la dévastation, et les paysages que décrit Volodine avec un art consommé sont tous typiques de l’Urbex : ruines industrielles, tunnels sordides, gigantesques casses automobiles.
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Esthétique de la confusion
L’un des aspects que Volodine aura le plus cultivé au sein du post-exotisme est la poésie de la confusion, dont il aura su tirer des effets esthétiques inédits et troublants. Confusion entre rêve et réalité, entre humains et animaux, entre mort et vie… C’est la confusion temporelle qui est spécialement travaillée dans ce dernier livre, le narrateur ayant un âge arbitraire, variable, comme les êtres qui l’entourent ; la seconde d’avant la combustion devenant un roman entier ; le passé du narrateur semblant se perdre dans un épisode de coma centenaire ; les vieilles femmes redevenant jeunes filles : c’est le déroulé de l’existence lui-même dont la chronologie se voit distordue comme un film ralenti, inversé, télescopé, accéléré, et comme si la magie du langage pouvait remodeler et modifier le décompte linéaire et fatal, du moins un instant, pour rien quant à changer la fin, bien sûr, mais pour beaucoup quant à exprimer les ambiguïtés de notre rapport sensible avec le temps. La poésie est un chamanisme recyclé ; cette vérité anthropologique, Volodine continue de l’illustrer avec un incomparable génie.

VIVRE DANS LE FEU, ANTOINE VOLODINE, Seuil, 176 p., 19€





