C’est dans un futur délabré et insituable, au sein d’un asile en ruines, que Breton, schizophrène persécuté par la police, voit surgir depuis l’espace noir des filles armées venues venger Monroe. Exécuté par le Parti, celui-ci, depuis sa mort, prépare la purge des traîtres et la reprise en main de l’appareil politique. Dans ce monde concentrationnaire où règne une ambiguïté permanente, l’administration fonctionne pourtant toujours, presque à vide, pour un monde d’insanes et de déjà-morts qui répètent comme des mantras des slogans politiques désuets dont l’optimisme et le volontarisme jurent avec le panorama désastreux. Il pleut en permanence, les lampes diffusent une lumière hésitante et faible, les minuteries renvoient les passants aux ténèbres, les rails du tramway sont déserts et des câbles pendent sans plus rien transmettre : cette atmosphère rappelant Eraserhead de Lynch donne lieu à une profusion d’images bizarres et saisissantes dignes de toiles de Bosch qui illustreraient un enfer récent.
Une obsession toujours neuve
Plus beckettien que jamais, Volodine nous livre un « En attendant Monroe » aux ressorts théâtraux qui lui permettent de renouveler l’art du dialogue. Breton, schizophrène, se dédouble, se conseille, se critique, se conforte ; les morts usent d’un langage grossier et ne répondent aux questions qu’on leur pose qu’en passant par un tiers dans un état semblable ; les arbres font de bons confidents durant l’errance, fût-ce à l’état de porte ; les facultés télépathiques de certains personnages rompent l’équilibre normal de l’échange. L’humour du désastre caractéristique du post-exotisme gagne ainsi de nouvelles modulations caustiques et c’est l’un des miracles de l’art volodinien que de déployer sans cesse des ressources formelles inédites pour ruminer le même matériau obsessionnel et sombre. Le rapport entre différence et répétition s’y joue dans une formule exaspérée.
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Communisme vaudou et numérologie
Déclinaison des beautés de son mouvement fantôme, Volodine multiplie au cours du roman (en sept fois sept chapitres) les noms fabuleux de fractions du Parti plus ou moins dissidentes, qui sont ensuite intégrées dans un index de 343 références (sept fois sept fois sept). On y trouve « Les Bundistes de la radicalité épanouie », « Les Déçus du Polpotisme », « Les Mères du grand soir », « La Fraction “Mitraille d’abord” » ou encore « Les “Mieux vaut moins, mais pire “ ». Cette scansion de communisme vaudou rythme un développement de mises en abyme absurdes. Là naissent des images et des scènes aussi improbables qu’envoûtantes, dilatées dans une ambiance de déliquescence exagérément alentie.
Lumineux coma
Plongeant le lecteur dans une espèce de coma hallucinogène, Volodine est ce chamane qui tente d’exorciser les horreurs du XXe siècle à travers un rituel parfaitement codifié, sans croire pourtant à ses vertus possibles. Reste un troublant témoignage de beauté et d’humanité derrière ces figures torturées ne cessant de rabâcher la fin. À revers de cette mise-en- scène du ratage permanent, sourd, dans les romans de Volodine et de ses masques, une bouleversante réussite : celle de l’art, de ce qu’il y a de plus intimement humain, même quand tout agonise dans l’absurde.

Ed Seuil, 288 pages, 19,50€





