J’étais, un soir de la fin du mois de novembre, au cimetière militaire d’Erablur, perché sur une colline dominant la partie ouest d’Erevan. Créé en 1988, il reçoit les dépouilles des soldats morts au combat, la plupart dans les guerres menées contre l’Azerbaïdjan, mais aussi trente-neuf membres de l’Armée Secrète de Libération de l’Arménie, organisation clandestine d’expatriés.
Un escalier monumental aux dalles blanches ouvre aux visiteurs l’entrée de la nécropole qu’encadrent deux petites chapelles de béton. Le long des allées droites, s’alignent les tombent rectangulaires, scellées par d’épaisses dalles de basalte. Sur les dalles il y a des noms, des dates et un grand portrait gravé du soldat tombé sous cette pierre. Elles sont toutes du même modèle. Les visages sont jeunes pour la plupart, presque encore adolescents. Les dates, elles, couvrent les trois dernières décennies : 1988, 1992,1993,1994,1997,1999 et ainsi de suite jusqu’à 2020 ; triste série numérique d’une guerre permanente contre le voisin azéri.
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J’emprunte en silence l’allée centrale, sous les regards amusés et bienveillants des visages gravés, manifestement reproduits d’une photographie dont on devine que l’original doit trôner dans le salon de la maison familiale qu’ils ont à jamais quittée. Les croix se font curieusement discrètes sur les tombes mêmes, alors qu’elles se dressent par ailleurs fièrement sur le bord des allées et les monuments. Dans ce pays ou la religion compte tellement dans l’identité nationale, celle là même que ces hommes ont défendu de leur vie, il s’agit peut-être d’un reste des habitudes soviétiques. Les tombes sont en revanche couvertes de fleurs – même les plus anciennes : roses blanches, chrysanthèmes, œillets, certaines fanées depuis longtemps, d’autres fraîchement coupées, forment un doux monticule de couleurs vives au milieu des angles gris.
Je parviens aux limites du cimetière, ou plutôt de ce qui en était jusqu’à présent la limite. Devant moi se dévoile sans crier gare un vaste terrain vague que constellent des monticules de terre. Plus d’une centaine de corps viennent tout juste d’être ensevelis ici. Les vivants sont là, jetant des fleurs sur ces monticules et allumant des braséros remplis d’encens. De toute part les fumées odorantes glissent entre les femmes aux yeux rougis par le chagrin, les hommes au visage fermé, les vieillards au front résigné dont certains portent pelles et brouettes. Les familles semblent avoir pour tâche de poser la « semelle » des tombes, c’est-à-dire leurs fondations.
Une foule se tient là dans un silence absolu, au milieu de ces tertres qui pour moi sont anonymes mais où repose une partie de leurs vies et, pour l’Arménie, le seul rempart contre l’injustice
Dans un coin, deux jeunes hommes coulent des dalles de ciment autour d’un tas de terre, après avoir posé des fleurs et allumé l’encens. L’un contemple tristement leur œuvre. L’autre s’accroupit comme un enfant, tout près de celui qui est là, en dessous, et lui parle. Ailleurs, trois jeunes filles prient, fleurissent et encensent deux tombes situées l’une à côté de l’autre. Les deux hommes qui s’y trouvent ont péri en 2020, mais l’un était né en 2001, l’autre en 1969 ; un père et son fils, sans doute. Autour, celles qui étaient respectivement leurs filles et sœurs. Elles s’attardent longuement sans compter les minutes et pour chacun des deux défunts, reprennent depuis le début leurs prières comme pour être sûres que les mots sacrés les accompagneront bien tous deux jusqu’à la dernière frontière.
Partout ce sont des familles, des gens seuls, des amis. Sur une table ronde en bois blanc, trois petits verres vides témoignent d’une libation oubliée. Une foule se tient là dans un silence absolu, au milieu de ces tertres qui pour moi sont anonymes mais où repose une partie de leurs vies et, pour l’Arménie, le seul rempart contre l’injustice – le seul rempart terrestre, du moins. Le chuintement d’une pelle s’enfonçant dans la terre meuble nous provient on ne sait d’où ; peut-être de partout. Des chiens sans maîtres se promènent distraitement.
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Durant une demie-heure, je marche, éparpillant mes pas dans la nécropole, priant de mon mieux pour ces âmes héroïques. J’arrive alors devant la tombe de Monte Melkonian. Cet Arménien de la diaspora, né en Californie, se sera forgé une vie de militantisme actif, d’aventurier et de guerrier de la cause arménienne au Liban, en France, puis en Arménie même. En 1993, il dirige une grande partie des opérations dans la reconquête de l’Artzakh. Il tombe cette même année au champ d’honneur à 35 ans. 35 années chargées de gloire et qui n’auront pas vu cette dernière défaite.
Des familles entières attendent de s’y recueillir et d’y déposer une gerbe. Au loin se dresse le sommet immaculé du mont Ararat, flottant au dessus des brumes. Supplice de Tantale pour ce peuple martyr : c’était le cœur de l’Arménie, les habitants de la capitale peuvent l’admirer chaque jour pour peu que le temps soit clair et de nombreuses légendes de ce pays le prennent pour théâtre ; et voilà plus de cent ans qu’il est en Turquie. La montagne, elle, contemple un pays libre entre ses étroites frontières. Des frontières ardemment défendues par des enfants qui l’aiment. Un pays qui se bat parce qu’il est vivant.





