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Au fil de la plume : le combat du stylo artisanal

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Publié le

26 août 2021

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La pratique de l’écriture manuscrite est en train de disparaître. Le clavier remplace le stylo-plume, mais des passionnés de l’écriture cursive résistent à cette emprise et font vivre les artisans du stylo.
styloplume

Le stylo-plume (appelé autrefois stylographe) a révolutionné l’écriture. En 1827, Petrache Poenaru, un inventeur roumain, dépose le brevet du stylo à plume. Le stylo devient portable, il se libère des encriers. Les plumes sont en acier, elles remplacent les plumes d’oiseaux. L’innovation majeure vient de l’Américain Lewis Edson Waterman : né en 1837, il ne reste que cinq ans à l’école, et exerce différents métiers comme charpentier, vendeur de livres, enseignant. Alors qu’il est agent d’assurances, il manque une vente importante parce qu’au moment de signer, son stylo tache les feuilles du contrat. Furieux, il décide de mettre au point un stylo plus fiable en utilisant les principes de capillarité : désormais la goutte d’encre se dépose sur la pointe de la plume en évitant un écoulement trop important. Waterman ouvre sa première usine en 1889 et la fortune lui sourit.

Omniprésent dans les trousses d’écoliers, le stylo-plume est cependant concurrencé dès la fin de la Seconde Guerre mondiale par le stylo à bille. Aujourd’hui, les ventes des stylos sont en chute libre : de 2010 à 2020, elles ont plongé de 6 à 3 millions. Au-delà du stylo-plume, c’est l’écriture manuscrite elle-même qui disparaît. Pour beaucoup elle est synonyme de lenteur et d’inconfort.

Dans les écoles primaires, le stylo-plume traîne une mauvaise réputation : trop sale, trop compliqué. Depuis mai 68, l’enseignement de l’écriture manuscrite est considéré comme oppressant, et durant 50 ans on a privilégié la créativité sur la discipline. Résultat : les étudiants ont perdu les automatismes de l’écriture cursive et pianotent sur leurs ordinateurs durant les cours magistraux.

Nos boîtes aux lettres sont devenues des fosses septiques, remplies de courriers administratifs et d’imprimés commerciaux

Le remplacement du stylo par le clavier rend l’écriture cursive plus mécanique et moins personnelle. Autrefois, l’investissement personnel était plus grand, les écritures plus travaillées avec des enluminures et de la calligraphie. Il existe désormais une vraie difficulté à se servir de ses mains. À force de balayer les écrans, les enfants n’ont plus assez de force dans les doigts pour tenir correctement un stylo. D’où un constat alarmant : nous n’avons jamais autant communiqué et si peu écrit !

À l’ère des mails et des SMS, Madame de Sévigné n’existe plus, la correspondance disparaît. Les lettres ne représentent plus que 3 % des courriers. Nos boîtes aux lettres sont devenues des fosses septiques, remplies de courriers administratifs et d’imprimés commerciaux. En 2030, il n’y aura sans doute plus de courrier du tout. L’écriture manuscrite sera reléguée à la liste de courses ou aux gribouillages.

Sombre tableau déchiré ici où là par de brillants soleils ! Car la résistance à la dékoulakisation de l’écriture s’organise. Ironie de l’histoire, c’est au sein même de la modernité que l’on trouve les réfractaires. Dans les écoles très privées et très chères de la Silicon Valley, l’écriture numérique est bannie. Les milliardaires des GAFAs veulent un apprentissage à l’ancienne pour leurs enfants. Ils se méfient de cette société libérale et technologique dans laquelle l’homme est captif des machines. En France, les passionnés du stylo mènent la contre-révolution digitale. Ils se retrouvent sur le site Styloplume.org. Un forum de 3 000 personnes sur lequel on discute divers sujets : résistance de l’encre à la lumière, taille et flexibilité du trait de la plume. Un participant pose une question : peut-on écrire avec une encre centenaire ?

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Les encres sont recherchées comme des millésimés précieux. Le rêve du passionné est d’atteindre l’autonomie complète : fabriquer son encre soi-même. Une utopie réalisée par Jason Logan, un graphiste canadien qui habite Toronto (Jasonslogan.com). Ses pérégrinations dans la ville sont photographiées dans son livre Make Ink. Pour composer ses encres, il glane des ingrédients (fruits, mégots de cigarettes, branches d’arbre). Il extrait le pigment en faisant bouillir et en broyant les ingrédients.

Produite par la pieuvre depuis 300 000 ans et par l’homme depuis 40 000 ans, l’encre peut être créée à partir de n’importe quoi :« Comme pour la vigne, le terroir a une incidence sur les couleurs, raconte Jason Logan. Par exemple, je conçois aujourd’hui une encre à partir de terre et de gazon du Kansas ».

La création d’encre fait écho à la création de stylos. Technicien de maintenance dans l’industrie pendant 20 ans, Matthieu Faivet opère une reconversion professionnelle. Passionné par la menuiserie, il fabrique aujourd’hui des stylos. Ce créateur alsacien achète ses matières premières aux États-Unis : ce sont des baguettes de bois précieux (ébène, marronnier, thuya) de deux centimètres de large par vingt de long que l’on appelle « carrelet ». Cette baguette est ensuite posée sur un tour à bois afin d’obtenir la forme d’un stylo. « Je travaille aujourd’hui d’autres matières que le bois, explique Matthieu Faivet, mes préférences vont à l’acétate de cellulose et l’ébonite. Je rachète les stocks de marques qui ont fermé comme Omas ou Conway Stewart. Les profils de mes clients sont variés : ils sont médecins ou avocats, d’autres sont écrivains. Ils ont entre 30 et 40 ans et cherchent de nouvelles sensations d’écriture. Avant de commencer une commande, je discute avec eux de la taille de la plume, du débit de l’encre. Certains aiment les plumes qui grattent, d’autres celles qui glissent ».

Résister au lavage de cerveau planétaire commence par le langage de la main. Écrire des lettres, écrire sur du papier, écrire pour combattre

Chaque année, Matthieu Faivet se déplace en France pour rencontrer les passionnés du stylo. Chacun déballe sa collection et discute à tout rompre.

Lénine appelait avec mépris les paysans, les intellectuels et les petits commerçants, des « gens d’autrefois ». Il ne supportait pas leurs singularités. Ces particules négligeables s’érigeaient contre la marche inexorable du progrès. Il fallait les exterminer. Ceux qui s’opposent aujourd’hui au totalitarisme progressiste sont destinés au même sort. L’alliance du libéralisme et de la technologie livre l’homme à la machine. Résister au lavage de cerveau planétaire commence par le langage de la main. Écrire des lettres, écrire sur du papier, écrire pour combattre.

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