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La Bataille des Idées est l’occasion de passer un weekend à Londres et d’aiguiser ses arguments sur les sujets brûlants de notre époque. Au programme, deux jours de débats de 10 h à 19 h, les 2 et 3 novembre. Bienvenue aux libres penseurs.
Le verbe échanger, depuis quelque temps, a été amputé de son complément d’objet. On a cessé d’échanger des idées. On échange, point. Rien d’érotique dans cet échangisme plutôt protocolaire. En haut lieu, le président échange avec son homologue grec, un ministre échange avec un syndicaliste. L’information est toujours annoncée comme une bonne nouvelle : on a échangé, ça avance, on progresse ! L’expression est passée dans le langage courant et tout le monde trouve naturel de ne pas finir sa phrase, l’amputant de sa chute et par là même, de son objet. Fort heureusement, il est encore des endroits où on échange des idées et même où on les défend, au risque d’être « clivant » (autre mot parasite, à connotation péjorative celui-là, qualifiant toute personne ayant une opinion ou tout propos « qui divise »).
Sont débattus sujets de société, questions philosophiques, économie, science, art, politique, actualité internationale, avec un penchant assumé pour les controverses contemporaines. Parmi celles-ci : la masculinité toxique, la décolonisation des arts, complotisme d’hier et d’aujourd’hui, murs et frontières, la démocratie a-t-elle besoin d’un lifting ? ; peut-on encore avoir une vie privée ? ; qu’est-ce que le peuple ?
Défendre ses idées… le registre martial est parfaitement assumé par les organisateurs de La Bataille des Idées (Battle of Ideas), un raout qui se tient sur deux jours chaque automne à Londres et propose 120 débats sur les questions du moment. L’affaire se joue au Barbican, le plus vaste centre d’arts et spectacles d’Europe. Situé à l’Est de Londres, l’endroit peut accueillir plusieurs milliers de personnes dans ses théâtres, cinémas, centres de conférences. Ça discute à tous les étages, du matin au soir, joute maximum et polycéphale.
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La configuration est classique : un panel de trois à cinq intervenants s’exprime pendant une heure autour d’un thème puis dialogue avec le public. Sont débattus sujets de société, questions philosophiques, économie, science, art, politique, actualité internationale, avec un penchant assumé pour les controverses contemporaines. Parmi celles-ci : la masculinité toxique, la décolonisation des arts, complotisme d’hier et d’aujourd’hui, murs et frontières, la démocratie a-t-elle besoin d’un lifting ? ; peut-on encore avoir une vie privée ? ; qu’est-ce que le peuple ?
Seront examinées les conséquences sismiques du Brexit sur le paysage politique anglais, ses effets sur l’immigration, ou encore les arguments démographiques avancés par les partisans d’un second référendum. Ces derniers arguent que parmi les brexiters de juin 2016, certaines personnes âgées sont mortes depuis, tandis que des remainers, mineurs à l’époque, ont maintenant atteint l’âge de voter.
Cette 15e édition de la Bataille des Idées (BDI) se déroulera début novembre soit au cœur de l’explosive actualité du Brexit. Leavers et remainers guer roient depuis trois ans. La situation est si tendue que, selon un sondage, 40 % des remainers s’opposeraient à ce que leur enfant épouse un brexiter (notons que l’intolérance est moindre dans le camp adverse où seuls 11 % des brexiters regretteraient de voir leur progéniture fonder un foyer avec un pro-UE). S’il reste un espace possible de discussion sur ce thème, ce sera au Barbican. Seront examinées les conséquences sismiques du Brexit sur le paysage politique anglais, ses effets sur l’immigration, ou encore les arguments démographiques avancés par les partisans d’un second référendum. Ces derniers arguent que parmi les brexiters de juin 2016, certaines personnes âgées sont mortes depuis, tandis que des remainers, mineurs à l’époque, ont maintenant atteint l’âge de voter. La BDI attrape au vol cette polémique qui a fait hurler l’autre camp, et en retire une réflexion plus large sur l’apport des démographes dans l’élaboration des politiques.
L’objectif de la BDI est de réanimer l’arène politique, dit Alastair Donald. Nous travaillons avec un réseau de think tanks et d’experts qui nous aident à formuler les questions au plus juste, à trouver les intervenants les plus compétents. On veut être le plus près possible des débats significatifs de l’année écoulée ». Par souci d’indépendance, la BDI est financée par des sponsors privés. Pas un sou d’argent public.
Mais point trop n’en faut. Le Brexit épuise et désespère les Britanniques. « On ne voulait pas programmer 50 séances là-dessus, sans quoi les gens deviendraient fous », dit Alastair Donald, co-organisateur de la BDI. La BDI est orchestrée par l’Académie des Idées, un organisme qui s’est donné pour mission d’alimenter le débat public en suscitant des discussions de fond destinées à mieux comprendre le monde. « Depuis deux décennies, le débat politique devenait plus technique, plus managérial. Les gens se sont désengagés des partis. L’objectif de la BDI est de réanimer l’arène politique, dit Alastair Donald. Nous travaillons avec un réseau de think tanks et d’experts qui nous aident à formuler les questions au plus juste, à trouver les intervenants les plus compétents. On veut être le plus près possible des débats significatifs de l’année écoulée ». Par souci d’indépendance, la BDI est financée par des sponsors privés. Pas un sou d’argent public.
La conversation est animée par Sir David Spiegelhalter, professeur à Cambridge, directeur du Centre Winton sur la Communication du Risque et de ses Preuves. La vocation de ce centre de recherche est d’assurer au grand public l’accès à une présentation transparente des statistiques, pour renseigner et non convaincre.
L’environnement est l’autre sujet qui a fait descendre les gens dans la rue cette année. Les militants d’Extinction Rebellion ont paralysé Londres en avril. En septembre, ils protestaient à l’entrée de la Fashion Week, convaincus que « l’industrie de la mode est responsable de 10 % du changement climatique ». Pour analyser l’anxiété exprimée par les activistes (qui promettent la fin du monde à plus ou moins brève échéance), la BDI choisit un axe original, une approche mathématique : Comprendre le risque aujourd’hui : l’art des statistiques. La conversation est animée par Sir David Spiegelhalter, professeur à Cambridge, directeur du Centre Winton sur la Communication du Risque et de ses Preuves. La vocation de ce centre de recherche est d’assurer au grand public l’accès à une présentation transparente des statistiques, pour renseigner et non convaincre.
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La BDI sollicite pontes et professeurs d’université mais les panels sont hétérogènes : s’y côtoient artistes, médecins, avocats, policiers, journalistes, hommes d’affaires, étudiants etc., façon d’éviter les discussions trop savantes ou trop théoriques.
Parmi les bouleversements de société, on notera la tendance des grandes firmes à embrasser les impératifs de « diversité » et « d’inclusivité ».
Ce qui n’empêche pas de préciser quelques notions utiles. Patriotisme : le visage respectable du nationalisme ? est un débat qui complètera avantageusement une autre discussion sur la citoyenneté, reliée au terrorisme. Un combattant et la veuve d’un combattant de Daesh, de retour de Syrie, ont cette année été déchus de leur nationalité par le gouvernement anglais. Approbation ou indignation, les différents bords politiques se sont écharpés. Titre du débat : L’insoutenable légèreté de la citoyenneté.
Pour parler des entreprises militantes, trois débatteurs. Asad Dhunna a fondé The Unmistakables (les sans-faute), une boîte de consultants « issus des minorités » dont les services visent à « gommer les différences » au sein de l’entreprise. Le Dr Damien Lewis étudie le comportement des consommateurs. Toby Young est un auteur libéral, doublé d’un conservateur.
Parmi les bouleversements de société, on notera la tendance des grandes firmes à embrasser les impératifs de « diversité » et « d’inclusivité ». Pour parler des entreprises militantes, trois débatteurs. Asad Dhunna a fondé The Unmistakables (les sans-faute), une boîte de consultants « issus des minorités » dont les services visent à « gommer les différences » au sein de l’entreprise. Le Dr Damien Lewis étudie le comportement des consommateurs. Toby Young est un auteur libéral, doublé d’un conservateur. Trois points de vue, un pour, un neutre, un contre, pour expliquer de quoi il retourne : Capitalisme responsable ou certificat de vertu ?
« À la télévision, les interviews sont prévisibles, on sait d’avance ce qu’on va entendre, il n’y a aucune volonté de laisser les gens exposer un point de vue et encore moins d’y répondre par des arguments », dit Alastair Donald. En ce sens, la Bataille des Idées comble un vide.
L’arène politique n’a jamais été aussi polarisée que ces temps-ci. Peut-on être civil ? sera un des débats-clés du weekend. Question pertinente à une époque où toute pensée dissidente est réduite au silence voire vouée à l’insulte. « À la télévision, les interviews sont prévisibles, on sait d’avance ce qu’on va entendre, il n’y a aucune volonté de laisser les gens exposer un point de vue et encore moins d’y répondre par des arguments », dit Alastair Donald. En ce sens, la Bataille des Idées comble un vide. Vous y entendrez des positions aux antipodes des vôtres. Le slogan de la manifestation ne fait pas mystère de la règle du jeu : Free speech allowed, free thinkers welcome (la liberté d’expression est autorisée, les libres penseurs sont les bienvenus). La liberté d’expression est un sujet central chaque année à la BDI. Mais en 2019, trente ans après l’invention du world wide web, elle prend un relief particulier avec la multiplication des lois sur les « discours de haine » infligées à cet internet qui était apparu à ses débuts comme un extraordinaire espace de liberté. Autre anniversaire : les quarante ans de la publication de La Culture du narcissisme de Christopher Lasch et sa relecture à l’ère du selfie.
Qui arrive en pensant blanc ne quittera pas les lieux en pensant noir. « Les gens repartent avec des questions », nuance Alastair Donald. La conversation s’affine, les certitudes sont ébranlées. C’est déjà beaucoup.
Qu’est-ce qui peut bien ressortir de ce marathon de conversations ? Il serait illusoire de s’imaginer qu’une conférence d’une heure fera changer d’opinion les uns ou les autres. Qui arrive en pensant blanc ne quittera pas les lieux en pensant noir. « Les gens repartent avec des questions », nuance Alastair Donald. La conversation s’affine, les certitudes sont ébranlées. C’est déjà beaucoup.
Sylvie Perez
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