Gérald Sibleyras, pourquoi vous êtes-vous intéressés à l’ex-RDA et comment expliquez-vous la rare exploitation de cette matière historique si singulière ?
Gérald Sibleyras: J’ai un lien avec la RDA, ma mère était berlinoise, elle a fui le régime communiste dans les années 50, sa famille est restée, pensant que ça s’arrangerait. Je suis né en 1961, comme le mur. Lorsque j’étais enfant, nous allions en vacances visiter la famille à Berlin Est, ce qui n’était pas la destination touristique la plus courue, sauf pour les jeunesses communistes. Il y a quelques beaux films allemands sur le sujet, La Vie des autres, bien sûr, mais aussi Goodbye Lenine, qui est une sorte de comédie, Le Vent de la liberté, Barbara (très beau film). Il me semble que les intellectuels et les artistes français ont souvent été complaisants avec les communistes depuis la fin de la guerre, c’est peut-être la raison pour laquelle ils n’ont pas utilisé les régimes de l’est comme décor.
Et vous, Maxime d’Aboville, comment avez-vous composé ce personnage d’agent convaincu de la Stasi qui semble inaccessible au doute tant politique que sentimental ?
Maxime d’Aboville: Il ne faut jamais oublier qu’un personnage sort d’abord de l’imaginaire d’un auteur. La mission de l’acteur est ensuite de se glisser dans cet imaginaire et, malgré lui, d’y apporter sa singularité. Ce qui m’est venu d’emblée (et sans réflexion) pour le personnage, c’est une tonalité très « bonne famille » française, entre Jean d’Ormesson et Christian Clavier, alors que le personnage est allemand et, par définition, de gauche ! Je crois que ça renforce le ridicule du personnage, la dimension totalement improbable de ce type. Ça me permet aussi de jouer d’un milieu social que je connais bien et de l’image que certains pourraient avoir de moi… Disons que j’en rajoute et ça m’amuse !
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Le théâtre n’est-il pas le lieu de mise à nu de l’humain qui ruine l’illusion politique tout en renvoyant l’humain à sa condition éternelle ?
MA: Évidemment que le théâtre est un lieu de mise à nu qui non seulement ruine, mais se doit de ruiner l’illusion politique. Lorsqu’il soutient cette illusion, on appelle ça du théâtre engagé et, personnellement, ça m’intéresse moins. L’art du théâtre en ce sens est comme l’art du roman défini par Kundera : c’est « l’art de la complexité », même quand la pièce est une farce burlesque comme Berlin-Berlin. Je veux dire que « la pensée de derrière » du dramaturge (selon l’expression de Pascal) peut être virulente mais elle n’est pas politique, en ce sens qu’elle doit toujours être au service de la complexité humaine (la politique au contraire est l’art de la simplification car elle est moins là pour observer que pour agir). En proposant cette pièce, disons qu’on festoie sur le cadavre d’une illusion. Le théâtre fait la chasse à la bêtise. Et sur ce point, Molière reste le grand patron. Et puis il ne faut pas oublier que les intellectuels français ont été les champions de l’illusion communiste… au premier rang desquels mon cher Sartre. Je me souviens même qu’en 1997 (j’étais ado), la sortie du Livre noir du communisme fut un petit événement presque réactionnaire !
Le totalitarisme, qui accule tout le monde à un rôle et au mensonge, n’est-il pas un accélérateur de comédie ?
GS: Bien sûr! Regardez le nombre de films où les nazis sont ridiculisés. C’est plus vrai dans le cinéma français que dans le cinéma anglo-saxon. Avec la notable exception de To be or not de be de Lubitsch, qui a été une source d’inspiration pour Patrick Haudecœur et moi. Le totalitarisme est aussi moteur de comédie parce qu’il représente une menace permanente. Si on ne se plie pas à la règle, on est puni. Et il n’y a pas de comédie sans menace ni danger. L’amant dans le placard est une menace de catastrophe. Il faut « une bombe sous la table » pour créer une situation comique.
« « Le burlesque est partout », disait Philippe Muray »
Gérald Sibleyras
Le jeu d’Anne Charrier est très sobre, assez réaliste, quand celui de Patrick Haudecœur est proche de Bernard Richebé la farce, tandis que vous, Maxime d’Aboville, semblez tenir une espèce d’entre-deux subtil. Pourquoi ces choix?
MA: Ce ne sont pas vraiment des choix. C’est simplement que José Paul, formidable metteur en scène, a eu l’intelligence de respecter et d’accorder nos différentes natures d’acteurs. Et puis c’est comme dans la vie : il y a des gens plus ou moins burlesques et extravagants. Tout le monde n’est pas sobre. En ce sens, tous les acteurs de la distribution, y compris Patrick Haudecœur, jouent « réaliste ». À aucun moment je me dis que je ne crois pas à son personnage de Ludwig, qu’il n’est pas vrai. La seule règle, c’est d’être vrai. Et sur ce point, Moscou, enfin José Paul, veille avec un œil d’aigle !
Le second acte, qui a lieu dans les bureaux de la Stasi, dérive dans une tonalité plus burlesque que jamais. Vouliez-vous représenter le fait que plus l’on s’approche du cœur du système, plus le délire est aigu?
GS: Nous voulions surtout finir « en beauté ». Une autre source d’inspiration a été le film La Mort de Staline. Beaucoup de spectateurs l’ont compris comme quelque chose de burlesque, pourtant il n’est pas si loin de la vérité. « Le burlesque est partout », disait Philippe Muray. Il se niche aussi dans l’horreur. Dans notre pièce, Werner (Maxime d’Aboville) raconte qu’il a fait arrêter l’arbitre d’un match que son équipe de foot a perdu, et va faire rejouer le match avec un nouvel arbitre. Eh bien, c’est historique. Beria soutenait une des équipes de Moscou, il faisait arrêter les arbitres intègres et déporter les meilleurs joueurs des autres équipes pour assurer la victoire de son club favori.
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Le rythme de la pièce est époustouflant. Comment avez-vous travaillé cet aspect-là, tant dans l’écriture que dans le jeu, pour parvenir à une telle efficacité dynamique ?
GS: Berlin Berlin s’appuie sur un comique de situation. Nous l’avons imaginé comme un Feydeau à la Stasi. Dès lors, nous nous sommes interdits toute lenteur. Il faut des acteurs virtuoses pour interpréter ce genre de comédie. Aller vite tout en restant sincère et crédible. Nous n’avons jamais été aussi bien servis. J’espérais depuis longtemps travailler avec Maxime d’Aboville et Anne Charrier. Ils sont exceptionnels. Tout comme le reste de la troupe. Je les cite (comme si nous étions aux Molières, mais là, c’est sincère) : Marie Lanchas, Loïc Legendre, Guilhem Pellegrin, Gino Lazzerini, Claude Guyonnet.
Maxime d’Aboville, vous jouez parallèlement dans le Huis clos mis en scène par Jean-Louis Benoit, qui est aussi une pièce sur l’enfermement et les rôles sociaux, même si son registre est nettement moins comique. Chaque rôle nourrit-il l’autre ?
MA: Difficile de se rendre compte dans quelle mesure on est nourri par un autre rôle qu’on joue en même temps. Mais je me rends compte que c’est très agréable de jouer à la fois une tragédie et une comédie. Sans doute parce que ce sont deux revers d’une même médaille. Quelqu’un a dit :« le comique est un tragique vu de dos » et il avait raison !
« Nous nous sommes interdits toute lenteur »
Gérald Sibleyras
Aujourd’hui, il n’y a plus de police d’État pour enquêter et tout savoir sur nous, mais les goûts et les éléments biographiques d’Emma seraient mieux fichés que jamais par les réseaux sociaux. La Stasi représenta-t-elle une version artisanale de l’espionnage généralisé des particuliers ?
GS: Tous les États ont toujours souhaité espionner les citoyens. Les Révolutionnaires ont chanté « Vive la liberté ! » pour finir avec une police sous le premier Empire qui fliquait tout le monde. En RDA, il y avait un mouchard dans chaque immeuble, dans chaque quartier, dans chaque atelier. Ils référaient à un super mouchard qui faisait des fiches et des fiches. Cette épouvantable bureaucratie communiste croulait sous les rapports, les signalements, les dénonciations. Quelques différences évidentes néanmoins: aujourd’hui le flicage est plus efficace – le big data est géré par de puissants algorithmes – ensuite la servitude est plus ou moins volontaire, et enfin, il n’y a pas encore de policiers qui viennent vous tirer du lit à 5 heures du matin pour vous traîner dans une cave. Mais ça arrivera peut-être, il ne faut pas perdre espoir…
Une farce totalitaire
Sur le rideau de scène est projetée une vue panoramique de Berlin avec un bref récit de la construction du mur, puis on est entraîné dans les rues de la capitale de la RDA jusqu’à voir s’ériger un immeuble, ciblée une fenêtre… Le rideau s’ouvre et nous voici dans l’appartement en question, retirant l’impression de profiter du même pouvoir d’espionnage omniscient qu’un membre de la Stasi. Justement, Werner, au milieu du salon, en est un agent frénétique, sa mère, sénile, dans la pièce adjacente, radote le folklore du paradis rouge, mais ceux qui veulent le fuir sont toujours nombreux, ainsi Emma, qui débarque en ces lieux pour prendre le relais de l’ancienne aide-soignante parce qu’elle sait qu’ici un passage secret mène à des caves dont les murs abattus permettraient de passer à l’ouest en évitant les rafales de kalachnikov. C’est son fiancé ahuri, maladroit et timoré, Ludwig, qui est censé manier la masse durant ses nuits de garde. Mais Werner tombe fou amoureux d’Emma tandis que l’infirmier se révèle un agent de l’Occident.
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Dans cette comédie au rythme furieux se superposent les faux-semblants et les absurdités de deux ordres: sentimental et politique, portant le délire au carré. L’ironie grinçante et l’humour noir suscités par le système communiste, mais aussi sa démence bureaucratique ou son double discours sanglant, se percutent aux ressorts plus communs de la farce et du théâtre de boulevard, entre une comédie de caractères servie par une distribution impeccable, et les quiproquos amoureux redoublés par le trompe-l’œil des slogans. « Berlin Berlin » comme une ville clonée par sa schizophrénie, nous délivre un spectacle burlesque et caustique, une mécanique de précision jouant sur le déraillement totalitaire, où les hommes et les femmes, tout galvanisés qu’ils soient, retombent aussitôt dans l’éternelle arlequinade. Ce n’est peut-être qu’aujourd’hui, alors que le XXIe siècle a franchement débuté, qu’il nous est possible d’exploiter librement la matière du XXe, quand les vices et travers humains ont débordé les types individuels pour contaminer des administrations de masse. Le brio de la pièce de Sibleyras et Haudecœur, soutenue par la mise en scène trépidante de José Paul, en est en tout cas un symptôme tangible.
Berlin Berlin, de Patrick Haudecœur et Gérald Sibleyras, mise en scène par José Paul, avec Anne Charrier, Maxime d’Aboville, Patrick Haudecœur, au Théâtre Fontaine (75009) jusqu’au 31 mai





