À une époque reculée, Jean-Pierre Jeunet était un créateur d’univers. Lui et Marc Caro pouvaient même se targuer d’avoir inventé un style en moins de trois films : avec Le Bunker de la Dernière Rafale (quel titre !), Delicatessen et la sublime Cité des enfants perdus, ils avaient bâti un imaginaire poétique et ultra-référencé, qui puisait autant dans le cinéma de Clouzot et Duvivier que dans l’esprit de la bande-dessinée hexagonale des 70’s, Métal Hurlant et consorts. Un imaginaire très « français », donc, servi par une mise en scène parfois démonstrative mais toujours extrêmement graphique, qui inspira des générations de cinéastes.
Alien 4 : Résurrection, suite mal aimée constitua pourtant une très singulière tentative d’assimiler cette esthétique « formica-punk » aux exigences canoniques de la saga – et l’opportunité tout de même assez unique de voir Dominique Pinon flinguer des aliens. Elle fut sans doute une expérience cuisante pour un Jean-Pierre Jeunet désormais seul aux commandes, acculé par des producteurs vénaux et parfois bien en mal de gérer un tournage tentaculaire. Pourtant, avec du recul, c’est un Alien réussi, jusqu’au-boutiste, servi par un casting impérial et un excellent scénario de Joss Whedon.
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C’est ensuite que le bât blesse : sans Marc Caro, qui constituait la partie la plus sombre et la plus punk du tandem, le cinéma de Jeunet se transforme vite en caricature de lui-même, alignant les gimmicks ostentatoires et un goût pour les ambiances sépia qui fantasme assez maladroitement une France d’avant, bricolée à partir de tour de passe-passe technique et de scénarii à tiroirs. Si Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain a plutôt bien vieilli et si Un Long Dimanche de Fiançailles conserve quelques moments de bravoure, on n’en dira pas autant des films suivants, échecs tout autant commerciaux que critiques. Jeunet semblait s’être définitivement perdu dans un univers désormais plus proche d’un Christophe Baratier ou des « feel good » romans d’un Gilles Lejardinier que des « cartoon live » glauques et ultra-ambitieux du début.
La revanche des coquetiers
Alors, quand on a appris qu’il sortait pour Netflix un long-métrage de science-fiction, qui plus est sur le thème finalement encore assez peu traité de la domotique, on se prenait à rêver d’un grand retour du réalisateur. La domotique, justement, pour un cinéaste passionné des réactions en chaîne, des dérèglements et des mécanismes hasardeux qui conduisent le destin, ça paraissait être une autoroute de créativité.
Las, Jeunet ne fait à peu près rien de ce sujet. La domotique se résumera à un coquetier automatique et à quelques drones hélicoïdaux. Big Bug, donc : nous sommes dans la France de 2046, chez une femme divorcée (Elsa Zylberstein, jeu toujours précis qui sauve en partie le film) piquée d’art contemporain, qui reçoit chez elle un bonimenteur chaud lapin (Stéphane de Groodt) et son fils (on ne comprend pas très bien pourquoi). Son ancien mari et sa poule ne tardent pas à la rejoindre, ainsi qu’une voisine sexagénaire jouée par Isabelle Nanty.
Pour son grand retour à la SF, Jeunet nous sert une pièce de boulevard vaguement technophobe, servie par des couleurs criardes et par des dialogues complètement aux fraises
Après une exposition laborieuse qui éclaire les tenants de l’univers à coup d’extraits télévisuels soulignés par des dialogues surexplicatifs, on comprend vaguement qu’une révolution robotique, de type Terminator 2, est en cours. Ainsi l’Intelligence Artificielle qui contrôle la domotique du pavillon de banlieue enferme ses occupants ainsi que leurs robots ménagers. Entre les deux – humains et robots ménagers – s’installera bientôt une ambiance qui se voudrait paranoïaque et licencieuse.
Le chaînon manquant entre Max Pécas et Terminator
C’est sans compter l’esthétique du film, assez repoussante et ultra cheap. Jeunet voulait sans doute rendre hommage à la science-fiction des années 60, mais la direction artistique relève plutôt d’une sitcom des années 90, couleurs criardes et décors en toc à l’appui. Pour un maniaque du visuel et des objets comme Jeunet, on est tombé bien bas. Même les fameux robots, pourtant réalisés en « dur », sont massacrés par l’étalonnage et ressemblent à des images de synthèse assez convenues.
Mais ce n’est pas le pire, le film souffrant de tares d’écriture assez inhabituelles pour le réalisateur et son scénariste Guillaume Laurant. Outre que le huis-clos ne fonctionne jamais vraiment et que la révolte des machines a finalement assez peu d’effets sur les personnages, ces derniers sont tous des caricatures horripilantes, et la seule colonne vertébrale dramatique du métrage est une sorte de tension sexuelle résolue par des scènes ultra beaufs et ultra ringardes : il faut voir De Groodt fouetter le cul d’une Elsa Zylberstein habillée en look BDSM pour le croire. Filmer ce genre de truc en 2022, c’est soit un suicide artistique, soit un je-m’en-foutisme qui mérite le respect.
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La twittosphère a volontiers parlé de « film de boomer » à propos de Big Bug : il est vrai que cette espèce de dénonciation binaire de la technologie, servie par des scènes de cul dignes de Max Pécas, a tous les atours d’un testament complètement sénile. Pour son grand retour à la SF, Jeunet nous sert une pièce de boulevard vaguement technophobe, servie par des couleurs criardes et par des dialogues complètement aux fraises. Alors, drame du formatage Netflix – après tout, les films Netflix sont avant tout des « téléfilms » ? Drame de la vieillesse ? Peut-être pas.
Et pourquoi pas ?
Si l’on veut sauver quelque chose, on pourrait voir dans Big Bug un doigt d’honneur finalement très cocardier, une irrévérence de vieux barbon qui fait plaisir à quelques moments, une tentative expérimentale et assez ludique de réconcilier la sitcom façon M6, bien beauf et franchouillarde, avec la promesse d’un dark future embouti par la robotique. À condition de le prendre pour ce qu’il est, un défouloir nanardesque, Big Bug peut même se laisser voir sans déplaisir.
Jeunet dira s’être inspiré de The Servant pour la mise en scène : on est bien sûr loin du chef d’œuvre de Losey, mais on peut toujours lui reconnaître une habileté certaine à capturer ici et là quelques plans iconiques et cartoonesques. Finalement, Big Bug peut même se voir comme une tentative assez unique de commettre de la science-fiction de boulevard. Ce n’est pas forcément agréable, ce n’est pas forcément réussi, mais cela a le mérite d’exister. Espérons que ce minuscule film ait pu permettre à Jeunet de reprendre possession de ses moyens, pour un projet futur qu’on espère un peu plus ambitieux.
Big Bug de Jean-Pierre Jeunet avec Elsa Zylberstein, Stéphane De Groodt, Youssef Hajdi, 1h51, depuis le 11 février 2022 sur Netflix





