Lorsque Bolsonaro accède au pouvoir, il surfe sur la colère du peuple brésilien et l’insupportable violence de rue, la corruption politico-administrative, le délitement des valeurs familiales chères à la majorité de la population et enfin l’insupportable bureaucratie du quotidien. Ces problèmes paralysent le formidable potentiel de développement du pays, aux prises avec une crise économique latente depuis au moins 2016 et la destitution de la présidente Dilma Roussef. Adepte de la langue du peuple avec tout ce qu’elle compte d’excès, Bolsonaro partait d’autant plus loin que le système institutionnel fédéral et un Parlement politiquement très fragmenté lui étaient largement défavorables dès sa prise de fonction. Il pouvait néanmoins s’appuyer sur trois factions gouvernementales sociologiquement importantes quoique sous-représentées au Parlement, qu’il a ralliées sous sa bannière durant la campagne présidentielle : le « peuple du bien ».
D’aucuns espéraient et espèrent encore surfer sur la situation sanitaire pour obtenir la destitution du Président.
Pour l’essentiel des militaires, policiers, et magistrats ouvertement patriotes; plusieurs églises évangéliques très proches de son entourage familial direct; et le courant libéral-conservateur du ministre de l’économie Paul Guedes. Cette alliance lui a permis d’obtenir des résultats assez remarquables en matière de politique sécuritaire (baisse de près de 25 % des homicides en 2019 par exemple), de constructions d’infrastructures publiques en des temps record (souvent avec l’aide du génie civil de l’armée), ou encore d’hyper-simplification administrative au bénéfice des petites et moyennes entreprises. Le changement de ton du gouvernement fédéral dans les domaines éducatifs et culturels a également largement été plébiscité. L’interdiction de la théorie du genre à l’école, le développement de lycées dits « militaires » dans de nombreuses zones défavorisées, ou encore la fin des subventions publiques au profit de projets culturels inaudibles pour beaucoup ont ainsi été particulièrement bien accueillis.
« Racisme systémique »
Bolsonaro et son gouvernement ont cependant été confrontés à la dure réalité du sempiternel jogo da cintura (« jeu de la ceinture ») parlementaire lorsqu’ils se sont ataqués aux réformes institutionnelles et législatives de fond, notamment celles portant sur le régime des retraites et la rationalisation de la sûreté publique. Qui dit jogo da cintura dit fexibilité, négociations politiciennes, diplomatie, et le fait que ce sont là des qualités qui semblent généralement faire défaut au Président, ce qui ne facilite pas la tâche de ses ministres ou alliés parlementaires. Alors que Bolsonaro a été élu en dehors système, et dans une grande mesure contre lui, il fallait être naïf pour penser que le système n’allait pas se défendre ou contre-ataquer. La quasi-totalité des médias, de l’intelligentsia, sans parler de l’Église catholique brésilienne, essentiellement adepte de la théologie de la libération, pratiquent un dénigrement systématique des orientations du gouvernement.
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Dans le même temps, la presse mondiale a déclenché une campagne informationnelle d’ampleur à l’encontre du Brésil (Amazonie, droits des travailleurs, prétendu racisme systémique, Covid-19, etc.), relatant des faits pourtant peu ou pas conformes au ressenti de terrain de la plupart de ses habitants. Le Tribunal suprême fédéral sort lui aussi très largement de ses attributions de gardien de la Constitution au travers de surprenantes jurisprudences de nature politique, notamment dans l’affaire Lula Da Silva, et plus récemment à propos de l’autonomie de gestion du Covid-19 par les gouverneurs d’États et maires. Les attaques ad personam sont légion, et elles suscitent par ricochet des tensions au sein même du gouvernement, où les rivalités entre les trois factions ont provoqué plusieurs remaniements ministériels. Le plus marquant est lié au désormais ancien ministre de la Justice et de la Sûreté Publique, le magistrat Sergio Moro, remercié le 24 avril parce que ses services s’intéressaient manifestement de trop près au sénateur fédéral Flavio Bolsonaro. Fils aîné du Président, celui-ci est soupçonné de diverses malversations, et il est protégé par son père, dont le sens aigu de la famille lui a probablement fait perdre de vue certaines réalités politiques.
Destitution du président ?
La crise du Covid-19 a par conséquent particulièrement cristallisé les tensions politiques au Brésil, le Président ayant pris le parti de rejeter l’idée internationalement admise d’un confinement total des populations. Il lui a préféré un confinement sélectif, l’utilisation massive de tests massifs et de l’hydroxychloroquine, l’idée générale étant de ne pas céder à la panique, et de trouver un possible compromis entre les exigences sanitaires et les besoins du peuple brésilien, qui doit dans sa grande majorité réellement travailler pour vivre. Plusieurs États du sud du pays ont du reste appliqué avec grand succès cette politique. Nombre de gouverneurs d’États et maires de grandes agglomérations, généralement très hostiles à Bolsonaro, ont en revanche profité de l’aubaine pour remettre en cause l’autorité de l’État fédéral, tandis que le Tribunal suprême leur donnait raison et leur permettait de paralyser des pans entiers d’une économie déjà fébrile. D’aucuns espéraient et espèrent encore surfer sur la situation sanitaire pour obtenir la destitution du Président. Il faut en tous les cas relativiser les chiffres du Covid-19 au Brésil, pays de 210 millions d’habitants, dont les foyers sont avant tout des zones d’hyper-concentration urbaine : Sao Paulo, Rio de Janeiro, et plus étrangement Manaus, en Amazonie (port-franc très exposé aux contacts avec la Chine).
L’interdiction de la théorie du genre à l’école, le développement de lycées dits « militaires » dans de nombreuses zones défavorisées, ou encore la fin des subventions publiques au profit de projets culturels inaudibles pour beaucoup ont ainsi été particulièrement bien accueillis.
Dans ces zones, les populations sont fragilisées par des conditions de vie parfois très difficiles et par la défaillance des services de santé publique, une conséquence des gaspillages de ressources publiques des prédécesseurs de Bolsonaro. Le gouvernement fédéral fait en réalité de son mieux pour redistribuer autant d’argent public que possible aux nécessiteux sans affecter le budget national, et il est assez massivement intervenu là où cela était nécessaire et possible. Les chiffres de l’incidence de la pandémie au Brésil sont en outre discutables et discutés pour au moins deux raisons: à savoir les très tentantes subventions fédérales accordées aux États en fonction de la mortalité Covid, et bien entendu la lute politique à mort engagée par la « vieille » classe politique contre le pouvoir en place à Brasilia. « La seule véritable faute politique du Président tient pour l’heure au limogeage de Sergio Moro » Le bilan de Jair Bolsonaro après bientôt un an et demi à la tête du Brésil est finalement plus contrasté que ne pourraient le suggérer les sondages d’opinion, il est vrai biaisés par leurs propres commanditaires, ou l’image honteuse véhiculée par les médias occidentaux. La seule véritable faute politique du Président tient pour l’heure au limogeage de Sergio Moro, qui a fait grand bruit chez les militaires, très présents au sein du gouvernement. Il devra apprendre à manœuvrer avec plus d’habileté pour ne pas aliéner le « peuple du bien » et se priver de la faction qui, concrètement, lui est d’une utilité fondamentale dans sa tentative de remise en ordre du Brésil.





