Le sujet peut paraître anodin, mais a été remis sur le devant de la scène par la récente agression d’une femme qui allaitait son enfant en patientant dans la file d’attente d’un bureau de poste. Maylis, jeune maman bordelaise, s’est ainsi fait gifler par une femme plus âgée, soutenue par une autre cliente, sous le regard impassible du reste de la clientèle : « Je n’ai pas eu le temps de réaliser ce qui se passait, je me suis pris une gifle en pleine poire avec mon bébé dans les bras ». « Je mets des vêtements vraiment adaptés qui s’ouvrent sur les côtés pour essayer de faire ça vraiment en toute discrétion. Là, en plus, comme il y avait du monde, j’ai caché avec ma veste » ajoute-elle : « Elle m’a répété : ‘Vous n’avez pas honte ?’ Il y a un feu rouge, des voitures qui s’arrêtent, des enfants qui peuvent vous voir ». Choquée, Maylis s’est empressée de témoigner, mais on lui fait comprendre au commissariat qu’elle est également en tort. C’est finalement sur internet qu’elle trouve du soutien, son histoire ayant ému de nombreuses femmes confrontées à la même expérience. Depuis, l’histoire a été jugée contestable par beaucoup du fait des changements de versions de la mère, et le commissariat n’est pas parvenu à transmettre une quelconque preuve de ce passage, de sorte que les faits n’ont pas pu être corroborés ou infirmés à l’heure actuelle.
L’allaitement rendrait la mère prisonnière de sa maternité et exclurait en même temps le père de son rôle.
Qu’importe, des personnalités ont pris la parole pour alerter sur le sujet, et deux propositions de loi ont été déposées (LR et LREM) pour légaliser l’allaitement en public, qui n’est pourtant pas interdit par la loi. Et de fait, la question fait davantage polémique qu’il n’y paraît, surtout dans les rangs féministes qui sont partagés entre la liberté des femmes d’allaiter et l’assimilation par trop conservatrice de la femme à une « vache à lait ». Entre émancipation de la femme et critique de la sexualisation des corps, zèle progressiste mais peur de faire le jeu conservateur : le débat est ouvert.
Si aucune loi ne vient contraindre ce choix, c’est le regard de la société qui fait hésiter les femmes à assumer l’allaitement. « La Leche League » milite par exemple pour démocratiser la pratique, et s’insurge contre un féminisme radical qui résume l’allaitement à un moyen de cantonner la mère au foyer. Ce féminisme dit « collaborationniste » œuvrerait à l’effacement des différences hommes/femmes, notamment dans le domaine de la parentalité. La LLL prône un féminisme pro-allaitement qui permettrait aux femmes de s’épanouir au travers de leur maternité. Ce « retour aux fondamentaux » est vivement dénoncé par Elisabeth Badinter dans son livre Le conflit, la Femme et la Mère : elle y alerte contre une « guerre idéologique souterraine », « un retour en arrière » qui rend « impossible l’égalité des sexes et malvenue la liberté des femmes ». L’allaitement rendrait la mère prisonnière de sa maternité et exclurait en même temps le père de son rôle.
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Le débat n’est pas une spécificité française. En Grande-Bretagne ou au Danemark, les femmes sont « priées de penser à se mettre à l’écart ». Aux États-Unis, l’allaitement public est légal dans une cinquantaine d’États, mais les femmes reçoivent encore des pressions au travail lorsqu’elles décident d’allaiter. Les pays du sud comme la Colombie ou le Mexique sont ceux qui tolèrent le plus la pratique.
Ces considérations semblent pourtant risibles, au premier rang desquelles l’argument reste l’hypersexualisation. Alors que le corps de la femme est explicitement représenté à moitié nue sur des affiches ou vidéos publicitaires à la vue de tous, certains trouvent insoutenable d’assister à la scène toute naturelle d’une mère allaitant son bébé. Paradoxe surprenant : dans une société de plus en plus décomplexée, dans laquelle les normes sociales sont déconstruites les unes après les autres, on s’offusque d’un sein que l’on ne saurait voir.





