Ce jour d’automne, sur la place, pas de poitrines tricolores mais des retraités fragiles et des jeunes. Sur l’estrade, le tempo des interventions est vif, sans discours inutile ni attendrissements, les drapeaux verts et rouges caressent le vent. Des rappels de propos, décomplexés, de ministres sur la procréation, l’avortement, des extraits de films célèbres mettant en scène « la figure du père » passent sur un écran géant. De la musique mais pas d’excitation. Ils ne lâchent rien, nous non plus, pensa Moretti.
La surprise vint de La Rochère, débarquée de Compiègne. A peine arrivée, elle harangua la foule. C’était comme si elle avait mangé de l’aigle. Dans un discours offensif, collant au « droit juste », elle égrena la liste des transgressions de la loi bioéthique, depuis la PMA sans père jusqu’à la disponibilité de l’embryon, l’avortement assassin et les chimères. Dénonçant le business procréatif dont le Salon de l’enfant avait donné une preuve cynique, elle lança au Président Macron : « Monsieur le Président, quelles sont vos priorités ? Au service de qui êtes-vous ? Des Français ou des idéologues déconnectés du réel ? Vous avez souhaité cette loi… Vous avez permis qu’en France, on arrive à imaginer l’effacement des pères » ! Et, se tournant vers l’hôte de l’Hôtel de Bourvallais, « Ministère de l’Injustice »—lequel faisait la sourde oreille—, elle dénonça une loi « ignoble », n’hésitant pas à qualifier le texte de loi de « texte de la honte ».
Le ministre Claude Allègre ne fut-il pas obligé de démissionner, en 2000, face à une foule si nombreuse d’enseignants, vent debout contre sa réforme, qu’on ne pouvait sortir des métros ? Plus récemment, en 2012, Dominique Bertinotti, n’avait-elle pas dû retirer sa « loi famille » ?
Elle fustigea l’esclavage des corps, la condition faite aux femmes dont se gardaient de parler les féministes patentées. Elle pointa (pas gentil, mais vrai) l’âge crépusculaire des défenseurs de la loi alors que ses lieutenantes, casquées de rouge, juvéniles et fringantes, Mariannes et fières de l’être, représentaient les forces vives de notre pays. Elle revint sur la fracture sociale que ce projet de loi exacerbait. Sur le coût d’une loi inique que le pays aurait à supporter, en période de crise économique et sanitaire sans précédent. Dénonça le double langage — ou marivaudage—du premier ministre, monsieur Castex, en plein accord avec une loi privant l’enfant de père, lui père et grand-père comblés ! Un avocat talentueux rappela au micro que, dans l’Antiquité romaine, le pater familias avait droit de vie et de mort sur ses enfants. C’était donc cela que le gouvernement voulait ! On fit une minute de silence, particulière émouvante —à l’heure, impensable, de l’allongement des délais d’avortement —pour les enfants à naître, orphelins de naissance.
Il est vrai que rien n’est perdu. En politique, rien n’est jamais perdu. Mitterand n’avait-il pas reculé, sans coup férir, quand la France entière fut dans la rue pour défendre l’Ecole libre, demandant le retrait, en 1984, de la loi Savary ? Le ministre Claude Allègre ne fut-il pas obligé de démissionner, en 2000, face à une foule si nombreuse d’enseignants, vent debout contre sa réforme, qu’on ne pouvait sortir des métros ? Plus récemment, en 2012, Dominique Bertinotti, n’avait-elle pas dû retirer sa « loi famille » ? La Grande Taubira elle-même, avait-elle pu la faire passer, en 2013, comme elle l’espérait, la loi de la PMA, en même temps que la loi du mariage pour tous ? Certes, pensait notre Ogre. Mais le Président actuel est têtu. Que lui chaut, comme le disait la Capitaine, la vie de famille, le respect de l’amour maternel, de l’amour paternel, les droits de l’enfant, la dépossession d’une partie de notre humanité ? La Rochère encourageait ses troupes : rien n’était arrêté ! Le processus législatif était encore long. Elle interpellait les hommes politiques. A eux de sortir de leurs fourrés, de prendre leurs responsabilités, d’agir, une bonne fois ! De résister, enfin !
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Du haut de sa colonne, l’empereur se souvenait. En 1803, il avait voulu un Code pour unifier nos lois. « Pour être à la hauteur de ce siècle et digne du gouvernement ». Les temps s’y prêtaient : paix et concorde régnaient. Il avait confié la charge d’une Commission à d’éminents juristes dont Portalis et Cambacérès. Ce même Cambacérès, fidèle entre les fidèles, homosexuel assumé, aurait voulu que fût inscrite l’altérité sexuelle dans le mariage. Il lui fut répondu : « Rien n’est si inutile qu’une définition parce que tout le monde sait ce que c’est que le mariage ». Et c’est ce gouvernement de l’an III de la République en marche qui prétendait modifier la loi de la filiation paternelle ! L’empereur grognait sur sa colonne. « La mort du père », peut-être, mais son effacement dans mon Code. Jamais ! Réformer n’est pas transgresser. Une filiation sans père ? Chimère !
A 19 heures, le ministre écartait les rideaux sur une place vide. Des quatre coins du Royaume arrivaient des courriers : fronde réussie dans tout le pays, Monsieur le ministre ! Moretti appela l’Elysée. Une voix dans le téléphone répétait en boucle : « Votre problème est que vous croyez qu’un père est forcément un mâle… Votre problème… » Cambacérès se tourna vers son secrétaire. Que demande le peuple ? Le retrait sine die de la loi, Monsieur le ministre. L’Ogre des prétoires leva les yeux sur le vainqueur d’Austerlitz qui n’était pas ( encore ) déboulonné. « Faites entrer La Rochère. » dit-il à l’huissier.





