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Antipop : Chloé Delaum, littérature acnéique

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Publié le

17 octobre 2023

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Parce que la pop culture, malgré ses joyaux, est avant tout une sous-culture de masse, il ne faudrait pas oublier de prendre du recul et de la gifler tous les mois. L’Incorrect tient à votre hygiène mentale, voici #Antipop.
cd

À une époque, Chloé, je t’aimais bien. Ta frange un peu sévère, ton look batcave, tes yeux pochés au khôl, tes autofictions poétiques toutes marquées du sceau du trauma?: je crois que j’étais un peu amoureux. Je t’avais même envoyé un mail du haut de mes 18 ans. Évidemment tu ne m’as jamais répondu. Je ne t’en ai pas tenu rigueur. Et puis le temps a passé. J’ai arrêté de m’habiller en noir et d’écouter Lydia Lunch. Toi et ton œuvre sont sorties de ma tête, même si régulièrement, dans l’angle mort de mon paysage littéraire, je comprenais vaguement que tu avais choisi une voie toute tracée?: celle du crypto-féminisme à tendance vaudoue, sœurs-sorcières et tout le tintouin. Avec cette tragédie familiale qui a éborgné ton destin, dur de faire autrement (ton père a tué ta mère devant tes yeux lorsque tu n’étais encore qu’une enfant). Au moins, tu es peut-être la seule des romancières misandres qui a de bonnes raisons de l’être. Alors voilà, aujourd’hui j’ai refermé ton dernier livre, Pauvre Folle (Seuil, 234 p., 19,50?€) avec un mélange de consternation et de chagrin. Consternation, d’abord?: pour une femme de 50 ans, tu écris encore comme une ado.

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Tu ne vis que pour les stimuli narcissiques d’une passion amoureuse sans lendemain. Tu as beau crier sur tous les toits que tu détestes les «?couillidés?», Pauvre Folle est un roman de midinette?: tu tombes amoureuse d’un éphèbe à voile et à vapeur, tu l’attends, tu désespères, tu retournes ta penderie pour trouver la robe ad hoc. Tu convoques toutes tes personnalités pour trouver des solutions à cette relation sans issue. Ah, les personnalités multiples?: encore une de ces injonctions à la pathologie qui fait florès dans les rangs des acnéiques…

Catéchisme progressiste

Car c’est là, que le bât blesse, chère Chloé. Dans Pauvre Folle, tu sembles croire encore à un monde où les femmes comme toi sont ostracisées sans te rendre compte que tu es le brillant exemple de l’inverse?: les pauvres folles ont précisément pris le pouvoir. Même nos présidents n’ont pas d’enfants. Tes journaux intimes d’adolescente quinquagénaire se vendent encore raisonnablement bien. Normal, tu recopies scrupuleusement tout le narratif progressiste autorisé par l’état (et bientôt obligatoire)?: les jeunes grignotés par «?l’éco-anxiété?», la défiance systématique vis-à-vis du couple. Tu te fends même d’une petite typologie de ces couillidés que tu détestes – même pas drôle. C’est sans doute le problème des progressistes ultras?: un manque d’humour qui confine au handicap. Pauvre Folle n’est qu’un énième volet du catéchisme contemporain, un catéchisme qui reste, curieusement, dominé par l’homme.

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Chloé de l’homme

Car, et c’est la raison de mon chagrin?: que tu le chérisses ou que tu l’abhorres, ton cosmos est tenu en laisse par le masculin. Oh, ce n’est pas de ta faute, bien sûr?: tu le dis toi-même, la tragédie familiale que tu as vécue a éparpillé ton âme façon bombe à fragmentation. Ce féminicide dont tu as été le témoin a définitivement fait grossir en toi le mâle. Pourtant, lorsqu’on grandit, le sexe opposé n’est plus vraiment un problème, tu sais… On apprend à composer avec l’autre. On apprend à désirer autre chose que soi?: l’altérité, ça s’appelle. Ton plus gros problème, c’est que l’autre n’existe pas pour toi. Sans cette possibilité du Il (je te cite) l’homme reste encore un fantasme pubère, une crainte et un sujet perpétuel d’inassouvissement. Jusqu’à ton nom, finalement, programmatique en diable?: Chloé de l’Homme. À jamais cernée par l’homme. Tragique?? Pas tant que ça, puisque tes livres sont édités, puisqu’on t’invite en résidence. Non, ce n’est pas le patriarcat qui est tout-puissant aujourd’hui?: c’est cette adocratie dont tu es la plus docile des représentantes.

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