L’’imaginaire est en crise. L’industrie hollywoodienne, menacée par ses propres golems (plateformes de streaming, intelligences artificielles, scénaristes woke) risque de sombrer comme le Titanic, toutes lumières allumées, dans les abysses où elle finira par rejoindre ses propres vaisseaux amiraux, auto-sabordés : franchises Marvel, DC Comics et autres Star Wars sacrifiés cyniquement sur l’autel de la rentabilité. Comment lui redonner un nouveau souffle ? En réalité, on aurait tort de s’inquiéter outre mesure : on sait qu’Hollywood avant toute chose est une économie de crise, qu’elle vit depuis toujours sur les cimes de l’agonie, qu’elle se nourrit de ses propres métastases, en fière émanation du Capital : Hollywood a bien survécu à la fin du muet, à l’avènement de la télévision, au magnétoscope, aux fonds verts et à Demi Moore. Elle devrait survivre à la prochaine singularité et à “SORA” -, à condition de savoir se réinventer.
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Prendre des risques. Assumer une véritable disruption, comme disent les cols blancs. Dans ce contexte très fin-de-règne, le moindre film pas trop crétin, le moindre réalisateur qui sait plus ou moins tenir une caméra et qui ne souligne pas chaque idée à coups de stabilo-montage, est célébré comme un véritable messie. Triste. C’est le cas de Denis Villeneuve et de son dernier film : Dune, deuxième partie, soit la suite de son adaptation du space opera cultissime (et réputé inadaptable) de Frank Herbert. Annoncé comme le sauveur providentiel de la science-fiction sur grand écran, si ce Dune 2 est loin d’être le brûlot épique que tous les lecteurs de Frank Herbert seraient en droit d’attendre, il est tout à fait honorable. C’est pas trop tôt.
Du merveilleux, enfin
Il faut dire que le film revient de loin, après une première partie ultra-scolaire et péniblement timorée : cette longue exposition de deux heures trente souffrait d’un terrible manque de souffle, qu’il s’agisse de sa mise en scène appliquée, dénuée de style ou de sa direction artistique pâteuse et sans ambition. Pire, elle empruntait à la série télévisée ses gimmicks esthétiques (soit une série de champs/contre-champs) et donnait l’impression globale – un comble pour l’adaptation d’un classique du space opera – d’un film anti spectaculaire, comme si Villeneuve avait peur d’assumer pleinement le genre, se cachant derrière une sorte de minimalisme rasoir pour ne pas trop effrayer les puceaux du merveilleux. Avec ce nouvel opus, on dirait que le cinéaste canadien s’est montré attentif aux critiques et a enfin rétabli le cap vers ce qu’on attend d’un film de science-fiction épique : le sense of wonder et la sidération. D’abord, Villeneuve doit le succès de ce deuxième opus principalement à Frank Herbet : il faut dire que l’histoire imaginée par le romancier américain est imparable, que son univers est d’une richesse et d’une profondeur inouïe. Pour le profane, c’est sans doute beaucoup d’informations à la fois, pour le lecteur averti, c’est un plaisir que de se replonger dans ce futur lointain dont les machines sont bannies, un univers techno-féodal qui semble inépuisable par les thématiques qu’il embrasse.
Avec ce nouvel opus, on dirait que le cinéaste canadien s’est montré attentif aux critiques et a enfin rétabli le cap vers ce qu’on attend d’un film de science-fiction épique : le sense of wonder et la sidération.
Racé et chic
Mais la vraie question d’une adaptation est celle-ci : quelle est la valeur ajoutée qu’y apporte le réalisateur ? Pour Villeneuve, cette valeur ajoutée consiste surtout à ne pas trahir le roman, ce qui est déjà beaucoup. Et à ménager ici et là quelques jolies scènes où affleure la poésie de l’oeuvre : des soldats en apesanteur au dessus des dunes, un duel dans une arène monochrome sous le soleil noir des Harkonnens, une princesse impériale couverte de mailles telle une Jeanne D’Arc galactique. Villeneuve rend même un hommage à certains visuels élaborés pour l’adaptation avortée de Jodorowsky (comme les vaisseaux Harkonnen qui renvoient clairement à certains concepts imaginés par Giger). Mais surtout, le réalisateur se débarrasse de ses sales manies télévisuelles, il ouvre enfin son scope, filme ses décors de plain-pied, donne une idée des échelles, un aperçu du gigantisme architectural imaginé par Herbert. Ce qui apparaissait comme un cache-misère dans le premier opus, cet espèce de minimalisme arty, est devenu ici une signature, qu’il assume davantage et donc pénètre enfin… d’images. Sans compter un casting qui s’étoffe de seconds rôles ultra convaincants, en miroir de l’adaptation de David Lynch : Florence Pugh en Irulan, Léa Seydoux en Margot Fenring, Austin Butler en Feyd Rautha et Christopher Walken en Empereur… voilà quelques billes en plus dans l’escarcelle du réalisateur pour tenter d’obtenir le blockbuster parfait : racé et chic.
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Récit picaresque et parabole politique
Encore mieux, Villeneuve embrasse sans trop de langue de bois le trajet spirituel et politique du livre : en deux heures, Paul Atréides passe d’un jeune premier éprouvé par la mort de son père à un potentiel messie génocidaire. C’est toute l’ambivalence du récit initiatique qui se transforme peu à peu en parabole sur le fanatisme, avec cette idée forte que Herbert ne voulut jamais trancher : la religion est-elle le fruit d’une pure ingénierie sociale, comme le suggère les manigances, sur des générations entières, des Soeurs du Bene Gesserit ? Villeneuve laisse le doute planer jusqu’à la fin, dans une dernière partie glaçante où Timothée Chalamet parvient… à nous faire peur. Le pari est donc globalement tenu : Villeneuve n’a certes pas l’étoffe d’un Lynch ou la folie communicative d’un Jodorowsky, mais il à au moins pour lui une certaine persévérance qui a fini par payer. Dans un paysage cinématographique dévasté par les franchises écervelées, c’est déjà pas si mal.
DUNE 2 (2h46), de Denis Villeneuve avec Timothée Chalamet, Zendaya, Rebecca Ferguson, en salles le 28 février





