Qui veut s’atteler aujourd’hui à une fiction cinématographique sur l’Holocauste doit prendre en compte deux jurisprudences, Charybde et Scylla de la monstration du mal. La plus ancienne, nommons-la « jurisprudence Kapo », du nom du film de Gillo Pontecorvo sorti en 1960 et dont Jacques Rivette fit une critique cinglante restée célèbre. On peut résumer celle-ci à un rejet de l’esthétisme, jugé contreproductif et honteux, dans le traitement d’un tel sujet, comme il apparaît au sein du film dans un travelling avant sur le cadavre d’Emmanuelle Riva, déportée suicidée sur une clôture électrique (revu aujourd’hui, le plan incriminé semble surtout maladroit, n’osant ni la pudeur, ni le voyeurisme mais un entre-deux sans objet). La jurisprudence Claude Lanzmann est plus récente puisqu’elle date de 1994. Dans un article pour Le Monde, l’auteur de Shoah sonnait la charge contre la trivialité et la transgression à l’œuvre, selon lui, dans La Liste de Schindler de Steven Spielberg. L’Holocauste devait rester exempt de toute représentation. Le seul film sur les camps à avoir tardivement reçu son imprimatur, Le Fils de Saul (László Nemes, 2015) n’est malheureusement qu’un mélodrame funéraire pompier avec ses cadrages serrés et son hors-champ m’as-tu-vu.
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Or, on peut considérer que La Zone d’intérêt, Grand Prix à Cannes en 2023, parvient à contourner avec brio les interdits d’esthétisme et de fiction complaisante dénoncés par Rivette et Lanzmann.
Vue sur Auschwitz
Le quatrième film de Jonathan Glazer – et son premier depuis Under the skin (2013) – adapte et épure un roman de Martin Amis. L’expression de « Zone d’intérêt » inventée par les nazis signifie les abords directs d’un camp de concentration, et de fait, Glazer ne filmera jamais au-delà des murs, se concentrant sur la demeure du directeur d’Auschwitz, Rudolf Höss, amoureusement aménagée par sa femme Hedwig (Christian Friedel et Sandra Hüller, tous deux remarquables). La Zone d’intérêt n’est pas tant un film sur la Shoah que sur sa négation par ceux qui en furent les premiers témoins et montre en conséquence les mécanismes que ceux-ci élaborent pour s’abstraire de la présence du mal. Au premier chef figure le quotidien, et celui de la famille Höss – nombreuse avec une ribambelle d’enfants dont un bébé qui ne cesse de pleurer – est observé avec froideur et acuité. Glazer et son chef opérateur, ?ukasz ?al, ont installé sur le plateau des caméras de surveillance qui ont enregistré les acteurs, et parfois leurs improvisations, sans que l’équipe ne soit présente. Cette immersion des comédiens dans l’espace domestique crée une distance avec le spectateur qui, bien conscient du contexte, ne peut y trouver aucun réconfort.
La Zone d’intérêt n’est pas tant un film sur la Shoah que sur sa négation par ceux qui en furent les premiers témoins et montre en conséquence les mécanismes que ceux-ci élaborent pour s’abstraire de la présence du mal.
Les victimes des atrocités nazies se limitent à des présences fugaces dans de hautes herbes ou un déporté, silhouette en mouvement, qui n’a aucun impact sur la narration. Elles brillent donc par leur absence, mais les bruits d’usines, les hurlements et ordres aboyés qui émanent du camp rappellent ce que tout le monde préfère oublier. L’ouverture champêtre fixe une partie de campagne au bord de l’eau, en retardant la saisie des visages. Höss regarde le fleuve charrier des eaux roulantes, presque inquiétantes, le temps est en marche qui l’a mené d’abord à ce pinacle. La famille rentre ensuite au bercail, comme n’importe quelle famille après un beau dimanche. Glazer filme dans le même élan l’anodin et l’extraordinaire, un génocidaire ravi du soleil et de l’eau qu’a goutée sa tribu. Dans l’une des premières séquences, Hedwig offre à ses employées de maison les vêtements volés aux femmes arrivées au camp. Pour oublier, il faut d’abord savoir.
Hansel et Gretel en 1940
La direction artistique, superlative, s’autorise relativement peu d’effets comme un fondu de couleur sur une fleur rouge en gros plan. La lumière douce, presque intemporelle, renvoie aux tons pastel éteints de certains films de Roy Andersson ou à Mon oncle de Jacques Tati. On retrouve cette même distance devant la modernité des installations domestiques, non plus amusée, mais interrogative. Car la grande affaire de La Zone d’intérêt est la maison, avec jardin et dépendances, ce petit paradis avec piscine qui se dévoile progressivement. Rudolf et Hedwig vivent désormais comme frère et sœur, véritables Hansel et Gretel qui auraient chassé la sorcière pour en revêtir inconsciemment les attributs. La sexualit ne se vit plus intramuros, mais dissociée, tel qu’on le voit dans une scène étonnante avec l’ellipse d’un rapport entre Herr Direktor et une administrée ou prisonnière du camp. Comme dans le très beau Les Herbes sèches de Nuri Bilge Ceylan, le coït est remplacé par une déambulation jusqu’à une salle de bains pour y avaler un remontant ou se laver le sexe. L’hygiénisme nazi est battu en brèche lors d’un orage qui charrie le limon des restes humains dans le fleuve où père et fils canotent. Des cendres jailliront de la bouche de Höss penché au-dessus d’un lavabo, plan- témoin qui fait du directeur le vecteur du Mal passant par lui et recraché.
La solution finale n’est abordée dans des séminaires ou réunions de travail que sous l‘angle de l’efficacité. L’optimisation de l’extermination confine à l’obsession comme on le voit dans un plan souvent cité où, en surplomb de dignitaires du Troisième Reich, Höss imagine la quantité de gaz nécessaire pour supprimer tous les juifs. Glazer néglige pratiquement l’aspect idéologique du nazisme (le mot « juif » n’est prononcé qu’une fois par la mère d’Hedwig en visite) pour se concentrer sur la dévotion à la technique
et la nécessité de la performance, points communs qu’il partage avec le capitalisme. Le désir de spoliation anime les Höss et, par ricochets, ceux qui les entourent. L’annonce de la mutation de son mari crée chez Hedwig le seul mouvement de révolte du film, purement intéressé et finalement opportun puisqu’elle réussira à conserver l’usufruit de son domaine.
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Un film subliminal
D’étranges images en caméra thermique – une jeune fille à vélo disposant des pommes sur un chemin – offrent une échappée à la résistance qui tiendrait presque du rêve. Ancien clipeur de premier plan (« Hurt » pour Johnny Cash, « Karma police » pour Radiohead), Glazer s’inspire très vraisemblablement de l’admirable « Grief » réalisé par Hiro Murai pour le rappeur Earl Sweatshirt ; le même procédé y dessinait déjà un monde en négatif où les êtres se dissolvent dans leur solitude. Le transfert berlinois de Höss, légère déchéance bientôt réparée, sera l’occasion d’un final énigmatique. Si, dans La Zone d’intérêt, l’image occulte, le son ne ment pas (il faut souligner ici l’extraordinaire musique de Mica Levi, notamment les chœurs fantomatiques qui montent lentement sur le carton du titre). Le futur apparaît comme un esprit frappeur, qui cogne à la porte ou au plancher, et dérange seulement un temps les pensées de qui se croit plongé dans le présent. Indéchiffrable par les personnages, le message est adressé directement au spectateur, par quoi il devient une énigme brûlante qu’il est indispensable d’étudier. Subtil, rare et puissant.
LA ZONE D’INTÉRÊT (1h45), de JONATHAN GLAZER, avec Christian Friedel, Sandra Hüller, Johann Karthaus, en salles le 31 janvier.
https://www.youtube.com/watch?v=m6cz6xTgkIY&ab_channel=bacfilms





