Camelot du roi, résistant puis intellectuel de l’Algérie française, Raoul Girardet (1917-2013) nous fascinait dans nos jeunes années lorsque nous le croisions aux obsèques de ses camarades d’avant-guerre qui se nommaient Pierre Boutang ou Jacques Laurent. Nous dévorions La Société militaire de 1815 à nos jours qui venait d’être réédité mais il était beaucoup plus difficile de dénicher L’Idée coloniale en France qui reparaît enfin chez Bartillat à l’occasion du 60e anniversaire des Accords d’Évian avec une préface inédite de Jean-Pierre Chevènement. L’ancien ministre fut élève de Girardet à Sciences Po en 1960. Il rédigea sous sa direction un mémoire portant sur La droite nationaliste devant l’Allemagne 1870-1960.
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Tout commence par des livres écrits par des libéraux, au carrefour de l’économie et de la géographie, comme La France nouvelle (1868) de Prévost-Paradol et surtout De la colonisation chez les peuples modernes (1874) de Paul Leroy-Beaulieu. La foi dans le progrès et l’expansion économique étrangement rejoignent l’activité missionnaire des catholiques pour former l’embryon d’un « parti colonial » assez hétéroclite. C’est la République opportuniste de centre gauche qui à partir de 1880, sous l’impulsion de Jules Ferry va mettre en place une stratégie de conquête en Afrique et en Asie qui en quinze ans va presque décupler l’étendue et la population des possessions coloniales françaises qui atteignent alors 9,5 millions de km2 et 50 millions d’habitants.
L’ultime sursaut de l’esprit colonial français fut celui des défenseurs de la présence française en Algérie
Si Georges Clemenceau apostrophe avec vigueur Jules Ferry à la Chambre des députés au sujet du Tonkin en 1885, les Radicaux se rallieront pourtant au « parti colonial » dès le début du XXe siècle, jusqu’à en prendre les rênes. La droite nationaliste elle-même, longtemps hostile à l’aventure coloniale, à l’instar de Charles Maurras, au nom de la priorité de la revanche sur l’Allemagne, se ralliera à ce nouveau culte à la veille de la Première Guerre mondiale, à l’image de Maurice Barrès. Mais l’« apothéose coloniale » demeure pour Raoul Girardet l’exposition coloniale qui se déroule au bois de Vincennes en 1931. À cette période se distinguent les figures du célèbre maréchal royaliste Lyautey auréolé de son œuvre marocaine et du bien oublié ministre radical des Colonies, Albert Sarraut (1872-1962), un temps Gouverneur général de l’Indochine française. Dans le principal ouvrage de ce dernier, Grandeur et servitude coloniale (1931), on voit s’affirmer selon Raoul Girardet l’idée que la colonisation est une « grande œuvre collective de solidarité ». Pour autant, cette impressionnante aventure humaine fait dès lors l’objet de virulentes critiques de la part du communisme et d’une plus timide remise en cause au nom de l’humanisme.
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La dernière phase des débats évoqués par Raoul Girardet est bien entendu celle de la décolonisation, celle des guerres d’Indochine et d’Algérie qui déstabilisent la IVe République sur fond de guerre froide. Il constate une persistance du « parti colonial » chez les radicaux et même au sein des rangs socialistes (Guy Mollet). L’intérêt de l’ouvrage de Raoul Girardet concernant cette période est de décrire quatre types d’anticolonialisme : révolutionnaire (celui des intellectuels communistes antillais), humaniste (Pierre-Henri Simon, Jules Roy ou Albert Memmi), partisan du repli national (François Mitterrand) ou même défenseur de la grandeur nationale (Raymond Aron). L’ultime sursaut de l’esprit colonial français fut celui des défenseurs de la présence française en Algérie, de Michel Debré à Jacques Soustelle, de Philippe Héduy à Raoul Girardet lui-même. On sait comment se termina en 1962 cet élan qui ne put jamais mobiliser une majorité de métropolitains. L’Idée coloniale en France relève de l’histoire des mentalités dont on sait ce qu’elle doit en France à Philippe Ariès (1914-1984), grand ami de Raoul Girardet. Ce livre porte sur la période allant de la défaite de 1871 au départ de la France d’Algérie où elle avait mis les pieds en 1830. En moins d’un siècle, l’idée de colonisation allait croître, s’essouffler et disparaître non sans entraîner de fameuses passes d’armes entre promoteurs et adversaires de l’empire français: Jules Ferry face à Georges Clemenceau, Jacques Soustelle face à Charles de Gaulle…

Bartillat, 380 p., 22 €





