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Damien Saez : clochard céleste

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Publié le

31 janvier 2024

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« Qu’on se le dise : Damien Saez est un gauchiste de la première heure, un exalté du drapeau rouge et sans nuance, totalement dénué de recul et de politique, même, pourrait-on dire.»
© DR

Damien Saez ne meurt jamais. Idole des jeunes filles au début des années 2000, le chanteur aurait pu faire ronronner sa carrière à l’ombre des majors et s’enferrer dans une routine musicale bonne pour les radios. Il n’en est rien. Au contraire, il expérimente, délaisse le rock et se spécialise dans des albums-fleuves, désespérés et ultra- intimistes, d’une noirceur qui ferait passer Matt Elliott pour un joyeux trublion.

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Pas vraiment l’idéal pour passer sur Oüi FM. Mieux, il s’auto-marginalise, déçu par une industrie du disque qu’il estime castratrice et voleuse. Pourtant, son succès ne décroît pas et c’est sans publicité et sans médias qu’il continue de remplir les salles et de susciter autour de lui un véritable culte. L’été dernier, il propose un financement participatif pour écouter son prochain album en exclusivité. Prix de l’écoute : 100 euros. Il se donne un an pour y arriver: « En cas d’échec, l’album ne sort pas et je prends ma retraite anticipée », annonce-t-il, comme une manière d’entériner son doigt d’honneur à l’industrie, et de prouver qu’il n’a plus rien à prouver.

En rouge et noir

Qu’on se le dise : Damien Saez est un gauchiste de la première heure, un exalté du drapeau rouge et sans nuance, totalement dénué de recul et de politique, même, pourrait-on dire. Mais c’est justement ce qui le rend si touchant : il n’aborde le politique que par son art et ne voit pas au-delà de ses chansons, d’un lexique anarcho-libertaire qu’on pourra trouver, tour à tour, salement obsolète ou puissamment poétique. Avec Saez, ça passe toujours. Peut- être parce qu’il n’a jamais arrêté d’y croire. Qu’il lance un brûlot festif sur le mode du « Saoulez-vous la gueule et crevez » (l’hymne Rue de la Soif) ou un triple album aussi noir qu’un Soulages sur le thème du désespoir amoureux (Messine, probablement son chef-d’œuvre), qu’il puise tour à tour dans l’énergie du rock et dans le désespoir de Brel, Saez commet rarement de fausses notes. Sa voix, dont on lui reprocha longtemps d’être une simple démarcation du timbre de Bertrand Cantat, aura évolué tout au long de sa carrière, jusqu’à atteindre des sommets d’expressivité sur son dernier opus : le bouleversant Mélancolie.

Clochard Céleste, ado éternel

Il faut dire que Saez ne fait pas semblant : le désespoir, la mélancolie, la bouteille, il a passé sa vie à les étreindre. Au point d’y risquer sa peau : pendant sa tournée en 2017, accusant trente kilos de trop, il turbinait à un litre de bourbon par soir. Bien loin du petit minet qui faisait trembler les genoux des khâgneuses en 1998. Au point qu’encore aujourd’hui, Saez joue assis, plus vraiment capable de tenir debout et de se donner en spectacle comme autrefois. La vie lui a roulé dessus. L’art lui a empoisonné les veines. « Mon corps est le temple du rock’n’roll », disait GG Allin. Saez pourrait aussi en faire son credo, et vivre de son art n’est jamais une sinécure, ce serait plutôt même une malédiction.

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S’il ressemble désormais à une sorte de clochard céleste, barbu hirsute et mastoc, Saez est resté bloqué dans le jeune homme qu’il était, cet apollon électrique qui a complètement retourné les Victoires de la Musique, par deux fois, au début des années 2000, en insultant et en invectivant les pingouins autorisés du ministère de la culture et les patrons des majors, lesquels serraient les fesses très fort, sur leurs jolis fauteuils rouges, en attendant que ça passe. C’est sans doute la raison pour laquelle Damien Saez, malgré son éloignement volontaire des médias garde une base de fans aussi dévouée, aussi authentique : parce qu’il nous parle de notre jeunesse. Parce qu’il ne voit rien d’autre, en lui et dans l’humanité, que cette adolescence qui s’étrangle, qui n’en finit pas de se révolter, qui se berce de poèmes, de vins perdus et d’amours blessés.

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