De Carlos à Naruhito

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Carlos Ghosn, et les médias officiels français, semblent surpris du traitement subi par l’ancien patron de Renault suite à son arrestation par les autorités japonaises.

 

La réflexion la plus à la mode chez nos éditorialistes et nos présentateurs est de cet acabit : « Mais enfin le Japon est une démocratie, la défense n’a aucun droit je ne comprends pas ! », et Gérard Leclerc de « L’Heure des Pros » de s’émouvoir tout en laissant parfois son sentiment profond s’exprimer : « enfin quand même il est accusé de choses très graves », et puis sous-entendu il est riche, et les riches sont forcément coupables.

Au milieu de cette séquence médiatique, l’Empereur du pays Akihito décide de démissionner, chose que l’on n’avait pas vu depuis 202 ans. Ceci pourrait bien éclairer cela. Loin des raccourcis cathodiques, il faut articuler trois niveaux pour comprendre en quoi la violence du système judiciaire est tout sauf anormal, même si cela choque nos esprits fragiles.

 

L’Empereur, père de la nation ?

 

La figure de l’Empereur est souvent assimilée à celle du patriarcat, elle-même trop souvent donnée en explication des sociétés violentes. Tenant son pouvoir de son père, il le donnera à son premier fils après de sa mort, ou ici de sa démission. Le principe de primogéniture est bien un principe patriarcal, mais il faut aller plus loin. Le premier Empereur est, selon la mythologie japonaise, un descendant direct de la déesse du Soleil Amaterasu. Portant en son sein la rivalité mimétique, donc violente, la déesse empêche de garantir à l’Empereur un rôle patriarcal total. La Souveraineté est d’essence matriarcale et porte en elle le sacrifice. L’Empereur, garant de l’unité et de l’identité du pays, aura pour rôle de repousser au maximum la crise sacrificielle girardienne menant la guerre du tous contre tous au tous contre un. C’est la fameuse fonction du bouc émissaire. Le chef jouera alors le rôle d’intégrateur des différences, il en va de sa survie et de celle de son peuple.

 

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La grande volonté du peuple japonais est, par conséquent, de faire corps. L’absence d’immigration, mais aussi la volonté de développer les nouvelles technologies pour donner aux anciens de la nation une vie la plus paisible possible s’expliquent par ce biais. Chaque individu devra faire partie d’un tout indifférencié, et cela a ses avantages.

 

La famille souche, agent de survie

 

Appuyant cette idéologie sur le concept de la famille souche, la société japonaise va se construire une paix durable, mais fragile car fondée sur un terreau violent. La crise sacrificielle étant toujours en suspens, ce sera l’esprit communautaire, presque tribal, qui va gérer le quotidien. L’individu hors du rôle attribué par le chef de famille, véritable chef de clan, n’est rien. Hors du groupe il sera hors du monde. La société japonaise est segmentée en groupes : les amis, les collègues, l’université, l’entreprise, la chorale, le club de sport.. Dans chaque groupe existe une hiérarchie stricte ou implicite basée sur des critères spécifiques à ce groupe. Au Japon c’est le « nous » qui l’emporte sur le « je ».

 

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C’est dans ce contexte que l’affaire Ghosn apparait, la soi-disant démocratie n’est véritablement pas le sujet. Fusionner une entreprise créée dans un contexte impérial, appuyé par l’esprit communautaire (Nissan), avec une entreprise fondée dans un pays traditionnellement régit par la famille nucléaire et sa méritocratie en perdition (Renault) ne pouvait pas déboucher sur autre chose : la tribu qui sait qui elle est mange l’individu qui n’est plus qu’un atome consumériste. Ghosn est abandonné de toute part, l’Etat japonais soutien son poulain.

 

L’aveu

 

Dans la vision BFMinisée moderne, la justice est « indépendante », « impartiale » car oui, dans notre anthropologie particulière le christianisme nous a appris que chacun mérite une défense. La femme adultère a la défense du Christ lui-même. Mais rien, et certainement pas la justice, ne peut s’extraire de la logique tribale : 99% des accusés finissent par avouer le crime pour lequel ils sont arrêtés. L’accusé, dans le monde clanique matriarcal, est le bouc émissaire potentiel par excellence. A la fois assez intégré pour faire partie « des nôtres », son accusation le pousse dans la catégorie « des autres ». L’aveu jouera alors le rôle du sacrifice symbolique exigé par la communauté, le clan sera régénéré, unifié autour de la victime par son sacrifice judiciaire. Etre coupable ou non n’est pas la question fondamentale.

Carlos Ghosn a sous doute appris la démission de l’Empereur depuis sa cellule, l’aveu serait pour lui l’équivalent de la passation de pouvoir entre le père et le fils : une catharsis.

 

Sylvain Durain

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