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De Chlorophylle à Pepe the frog : La guerre idéologique en bande dessinée

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Publié le

8 avril 2021

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Récemment Matt Furie créateur de tout un bestiaire inspiré de la pop culture américaine a décidé de « tuer » son personnage de Pepe the Frog, devenu entretemps le symbole de l’alt right américaine jusqu’à se voir tweeté par Donald Trump en personne. Un détournement qui aura blessé le cœur progressiste du créateur de la grenouille. Ce phénomène est pourtant loin d’être isolé : enquête sur les petits Mickey retournés en armes idéologiques.
pepe the frog

Le prestigieux éditeur Fantagraphics qui publie aussi bien des classiques de la bande dessinée (de Mickey à Prince Vaillant), des auteurs européens (Tardi, Crepax) que des stars de l’alternatif (Crumb, les frères Hernandez), sort en 2016 l’album Boys club, publié dix ans auparavant sous la forme d’un modeste fanzine. L’équivalent d’une entrée en Pléiade pour une bande dessinée réalisée sur Microsoft paint et narrant les aventures absurdes d’animaux anthropomorphes. Très vite, toute une faune branchée s’enthousiasme pour les pérégrinations d’Andy le chien qui aime les jeux de mots et les hot dogs, accompagné de Brett, une sorte d’animal indéfini qui aime danser, les jeux vidéo et la mode. Les rejoint également Landwolf, un loup-garou qui aime boire, puer et ne pas réfléchir.

Cette joyeuse bande d’idiots se voit complétée par Pepe la grenouille qui aime la pop, la pizza et déblatérer dans son portable. Né en 1979 à Colombus (Ohio), Matt Furie, le père de cet univers joyeusement régressif touche la corde sensible d’un lectorat qui partage les mêmes obsessions adulescentes que lui. Un public constitué de rejetons de la génération Y et de millenials qui sera sans nul doute comblé par Mindviscocity, le nouvel opus du dessinateur, un album qui mélange allègrement l’arc-en-ciel LGBT, les personnages « mignons » (Teletubbies & co), méchants de dessins animés, visions horrifiques et fluides corporels, monde « cool » où il ferait bon régresser, quand tout se mélange dans une grande confusion morale et que Casimir se tape Nounours tandis que Colargol se fait dévorer les viscères par des ptérodactyles.

Le grand retournement

Une case de Pepe the Frog qui le représente urinant avec un sourire béat en train de lâcher un « Ça fait du bien, mec ! » est reprise au début des années dix par les nombreux utilisateurs des forums 4chan sous forme de meme, soit la même image dont le texte change selon les humeurs ou les opinions des recycleurs. Le phénomène explose dans la culture de masse via les réseaux sociaux par l’entremise de ces leaders d’opinions que sont Katy Perry et Nicki Minaj. À ce moment de l’histoire, Pepe est « cool » et compatible avec la culture post MTV et estampillée Vice magazine. Mais ce paradigme se voit bousculé en 2016, lorsque Donald Trump publie une caricature de lui-même transformé en Pepe.

Un dessin iconique peut se montrer plus efficace qu’un tract ou de longs discours, surtout à l’heure où les usagers de smartphones ont la capacité d’attention d’un poisson rouge

À partir de là, la grenouille devient le symbole de l’alt Right et se répand sur la toile au grand désespoir de Matt Furie qui voit sa créature devenir le porte-étendard de ses adversaires idéologiques. Comme les médias dominants anti-Trump finissent par présenter Pepe comme le symbole des suprématistes blancs, le dessinateur, poussé à bout, décide de tuer son personnage. Il aura néanmoins empoché 15 000 $ après un procès pour vol de propriété intellectuelle contre Alex Jones, le directeur du très complotiste Infowars. En 2020, le documentaire Feels good man décortique sous un angle démocrate le phénomène Pepe. Diffusé sur la BBC, ce documentaire sera qualifié par certains de « film politique le plus important de 2020 ».

Les rats noirs du GUD

On le constate, certaines créations de l’esprit, aussi innocentes soient-elles, peuvent échapper à leurs créateurs et être exploitées comme des armes de guerre idéologique. Il est vrai qu’un dessin iconique peut se montrer plus efficace qu’un tract ou de longs discours, surtout à l’heure où les usagers de smartphones ont la capacité d’attention d’un poisson rouge. Pourtant, ce phénomène est bien antérieur à la création d’internet.

À la fin des années soixante-dix, Jack Marchal, un cadre d’Ordre Nouveau, récupère les « méchants » rats noirs de la bande dessinée franco-belge Chlorophylle pour en faire l’emblème du GUD (Groupe Union Défense), la célèbre organisation étudiante d’extrême droite. À noter qu’entre la première apparition des rats noirs de Raymond Macherot dans Le Journal de Tintin en 1954 et cette récupération, se seront écoulés quasiment vingt-cinq ans, une récupération dont l’impact médiatique sera nettement moins important que celle de la grenouille trumpienne.

Tintin chez les gauchistes

À l’opposé du spectre idéologique, Tintin a lui aussi été « récupéré ». Pour preuve : The Adventures of Tintin : Breaking Free publié en 1988 par un collectif anarcho-syndicaliste britannique. Dans cet album pirate, on voit le reporter à la houppette prendre la tête d’une révolte populaire dans un quartier ressemblant fortement à celui de Brixton à Londres. Tintin et ses amis deviennent alors les porte-étendards de la lutte anti-capitaliste et anti-raciste. Ce retournement n’est pas moins spectaculaire que les précédents quand on sait que Léon Degrelle, le chef du parti fasciste belge, dit « rexiste », et vieil ami d’Hergé, prétendit toujours que c’était sa personne qui avait inspiré la vedette de la bande dessinée franco-belge.

Lire aussi : Thomas Clavel : Une société sans visage, la pire des épidémies

On trouve aussi, à l’extrême gauche, une tentative d’associer en 2017 Jean-Luc Mélenchon et le célèbre jeu d’arcade des années quatre-vingt-dix « Mortal Kombat » sous le titre « Fiscal Combat », avec un jeu mis en forme par des membres du Discord Insoumis et niché sur la plateforme du même nom. À l’ère d’internet et des générateurs de memes, il n’est plus nécessaire de savoir dessiner pour détourner un personnage iconique de la culture populaire et les propagandistes actuels disposent d’une force de frappe sans précédent. Mais encore faut-il savoir viser juste pour générer un bourdonnement viral et tous les personnages ne sont pas promis au destin de Pepe la grenouille. Honneur ou trahison ? C’est selon. En attendant, on peut toujours parier sur l’identité du prochain personnage qui se verra ainsi retourné. Faites vos jeux !

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