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De la serviette autour du cou et autres archaïsmes

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Publié le

5 novembre 2018

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S’asseyant en face de son vieil ami Lucien à une table élégamment décorée, E.  soupira d’aise en songeant au bon dîner qui s’annonçait, aux bouteilles poudreuses qui s’alignaient sur la desserte et au bonheur qu’en aurait éprouvé son vieux cousin Pons.

 

Mais à l’instant même où il déplia sa serviette pour se l’accrocher au cou, il entendit, sur sa droite, le sifflement caractéristique produit par Chantal de S… lorsqu’elle estimait qu’un geste quelconque portait atteinte aux bonnes manières. Tandis que Lucien lui jetait un regard navré, E. se tourna vers sa voisine qui le toisait d’un air goguenard.

 

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– Ma chère Chantal, je suis confus de heurter une fois de plus un savoir ancestral qui remonte pour le moins à votre grand-mère Madame Trompier-Gravier, et qui sans rémission possible voue aux gémonies ceux qui osent se mettre, comme on disait jadis, « la serviette au cou » avant de dîner…

– Parfaitement ! Mamie nous disait que tous les codes de savoir-vivre l’interdisent, que cet usage est fort inélégant, et qu’on doit le laisser à ceux qui ne savent pas manger proprement, les enfants et les pauvres.

– Où l’on savoure une fois de plus les délicats préjugés et les succulents paradoxes de la politesse bourgeoise. Le préjugé, d’abord, qui consiste à croire que le pauvre, parce qu’il est pauvre, mangera moins proprement que le riche – lequel, étant doté d’un imposant compte en banque, saura donc consommer tout ce qu’on lui présente sans jamais se salir, tandis que le pauvre, lui, s’en foutra partout, même s’il est au pain sec et à l’eau – ce qui, vu son état, risque d’arriver assez souvent.

 

En somme, l’image du pauvre serviette au cou n’est rien d’autre qu’un fantasme bourgeois.

 

– Voilà que vous défendez les pauvres, maintenant ! On aura tout vu !

– Et encore, je n’ai pas énoncé le paradoxe : celui qui, au nom de l’élégance, consiste à proscrire ce qui permettrait d’éviter les taches qui, à la fin du repas, risquent de maculer la chemise impeccable ou la cravate de prix. Et par suite, de dégoûter tous ceux que l’on rencontrera pendant le reste de la journée…

– Que celui qui n’a jamais taché ses habits lui lance la première cuillerée de sauce ! s’esclaffa Mathilde à l’autre bout de la table.

– Et le paradoxe n’est pas achevé ! Le paradoxe, c’est qu’en réalité les pauvres, et notamment le jardinier de votre grand’mère, ma chère Chantal, ne mangent pas la serviette au cou : d’abord, parce qu’ils n’ont pas de serviette ; et ensuite, parce qu’étant vêtus d’un bleu de travail ou d’une blouse qui ne craignent pas les taches, ça leur serait bien moins utile qu’à un cadre supérieur en costume trois pièces. En somme, l’image du pauvre serviette au cou n’est rien d’autre qu’un fantasme bourgeois.

 

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– Mais alors, pour quelle raison les codes se sont-ils acharnés à interdire cet usage ? demanda Mathilde, tandis que Chantal levait les yeux au ciel.

– Pour deux raisons qui suffisent à en prendre le contre-pied, et à se mettre la serviette au cou comme on accomplirait un acte militant. La première, évoquée par Madame Louise d’Alq à la fin du XIXe siècle, est que cette coutume serait « tout à fait surannée » (je cite). Elle était en usage autrefois, on doit par conséquent la considérer comme archaïque et l’abandonner sans retour : et hop ! Inutile de dire que cette justification progressiste est plutôt mince. Plus que la seconde, en tous cas, qui associe la serviette autour du cou aux plaisirs de la chère et à la joie qu’il y a à se régaler de bonnes choses sans se soucier en permanence de ne pas gâter ses beaux habits… La serviette au cou, c’est la gourmandise. Et là encore, tout se tient, puisque c’est précisément à l’époque où les codes la prohibent que celui de la comtesse de Gencé conseille à ses lecteurs : « Ne vous montrez pas gourmands ! »

Toute une philosophie ! conclut E. en lorgnant sur le monumental pâté en croûte que l’on venait de déposer sur la nappe.

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