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Mais ce n’est pas possible d’être aussi malpoli! Vous l’avez entendu comme moi, non ? Ce monsieur en costume qui sifflait à tue-tête à nous casser les oreilles? » Prenant à partie son mari Lucien de S. et leur ami E., qui raccompagnait le couple après un cocktail bien arrosé, Chantal, comme à son habitude, prétendait énoncer des vérités éternelles – siffler dans la rue, c’est malpoli – se fondant pour ce faire sur l’autorité insurpassable de sa grand-mère Trompier-Gravier, qui les lui avait inculquées dès sa prime enfance.
Mais son pauvre mari ayant rendu les armes depuis belle lurette, c’est vers E. qu’elle se tourna imprudemment pour obtenir une approbation en bonne et due forme : « N’est-ce pas, mon cher, que ça ne se fait pas… »
– Bah, ma bonne Chantal, trouvez-vous si choquant le savetier de La Fontaine, qui « chantait du matin jusqu’au soir » et dont le poète nous dit que « c’était merveilles de le voir, merveilles de l’ouïr »? Jugez-vous donc si grossiers les sept nains de Walt Disney, qui sifflent à qui mieux mieux en piochant dans leur mine ?
– Ce n’est pas la même chose ! Ils sifflent en travaillant, pour se donner du cœur à l’ouvrage, pas dans la rue devant tout le monde !
– Et lorsque les nains rentrent chez eux juste avant de découvrir Blanche-Neige ? Ils deviennent tout à coup malpolis parce qu’ils ont fini de travailler?
– Non, bien sûr, mais c’est parce qu’ils sont seuls sur le chemin…
– Et ils deviendraient donc mal élevés au cas où ils croiseraient un lapin, un chasseur ou une méchante reine ?
– Bigre ! Vous m’avez l’air fort soucieux de justifier les siffleurs! Je dirais que non, enfin… pas forcément, uniquement s’ils gênent ou s’ils s’ennuient ceux qu’ils croisent en sifflant…
– À la bonne heure ! Cela veut donc dire que ce n’est pas siffler qui est impoli, c’est de le faire en public, à certaines occasions ou dans certains lieux particuliers: on ne sifflera pas à la messe ou au cinéma, où l’on est certain de gêner ses voisins, et même, de leur laisser croire qu’on le fait exprès. Pour la même raison, on ne siffle pas à table, ou dans un salon – à moins d’y avoir été expressément invité par la maîtresse de maison, ce qui, je vous l’accorde, est plutôt rare.
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– En somme, vous insinuez que ma grand-mère divaguait lorsqu’elle déclarait tout sifflement vulgaire ?
– Ma chère Chantal, je respecte trop la mémoire de Madame veuve Trompier-Gravier pour penser une chose pareille. Je dis simplement qu’elle était de son temps. D’une époque où la bourgeoisie intoxiquée par le puritanisme victorien, ayant appris à détester les corps, en réprouvait toute exhibition, toute extériorisation. Un siècle dont la devise aurait pu être : « Il n’y a pas de quoi rire ». Et encore ignorait-il ce qui était en train de se préparer, en partie par sa faute : l’avènement d’un monde où l’on a effectivement cessé de siffler afin de pouvoir écouter docilement les bruits mécaniques que tout le monde écoute en même temps, diffusés par les transistors, puis les walkmans, puis les portables, avant que l’on n’implante directement des puces siffleuses dans le cerveau des pauvres gens. Comme me le confiait un ami, les hommes ont arrêté de siffler en même temps que les oiseaux, et pour des raisons analogues. Dans l’un et l’autre cas, la nature a fait place à la machine…
Vous savez peut-être, ma chère Chantal, que dans l’argot de la fin du XIXe siècle, « siffler » signifiait « boire immodérément »; quant au mot d’argot désignant le fait de siffler, c’était « égayer »! Exprimer sa joie, et tenter de la communiquer aux autres… Et l’on retrouve à travers la langue verte la morale de la fable de La Fontaine, où le savetier, à qui le diabolique financier a confié cent écus, en perd du même coup sa voix, son sommeil et sa joie jusqu’à ce qu’il décide de rendre l’argent pour retrouver ses véritables biens. Et pour se remettre à siffler.
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