Ce qui surprend le plus dans le choix du F-35 (et du Patriot) n’est pas tant que la Suisse n’ait pas choisi la France, mais qu’elle ait à ce point cédé au lobbying américain. En effet, les États-Unis sont connus pour les contraintes politiques voire opérationnelles très importantes qu’ils imposent dans leurs transferts d’armements : dès lors, tout achat sur étagère de capacités américaines implique un alignement sur la politique atlantiste. À plus forte raison quand les acquisitions représentent un système de défense aérienne livré quasi-clé en main, c’est-à-dire impliquant une capacité stratégique lourde.
Les conditions françaises étaient, de facto, nettement plus souples, même si, naturellement, toute transaction de ce type implique un partenariat resserré. Un partenariat qui d’ailleurs existe déjà entre la France et la Suisse, qui collaborent sur l’évaluation de la situation tactique et la sécurisation de l’espace aérien helvétique. Comme le rappelle le groupe de réflexion Mars, c’est la France qui avait mis en place, en soutien à l’armée suisse, une zone d’exclusion aérienne dans le cadre de la visite du président Biden : une situation quelque peu ironique compte tenu du lobbying de ce dernier en faveur du F-35 lors de sa venue.
On mesure mieux le ressentiment de la France qui se voit clairement flouée dans cette affaire malgré sa proximité militaire, linguistique et culturelle avec la Suisse
Il paraissait naturel pour la Suisse de tabler sur une alliance militaire avec ses voisins européens et on mesure mieux le ressentiment de la France qui se voit clairement flouée dans cette affaire malgré sa proximité militaire, linguistique et culturelle avec la Suisse. La France qui pourtant a passé commande, quelques jours plus tard, via la Direction Générale de l’Armement, de neuf avions d’entraînement PC-21 au constructeur helvétique Pilatus… Un signe de faiblesse au moment où l’État aurait dû, au contraire, suspendre cette transaction voire reconsidérer les modalités de son partenariat de défense avec la Suisse.
Des capacités à contre-emploi
En plus de ces considérations diplomatiques, c’est aussi l’inadéquation du F-35 avec les concepts d’emplois de l’armée suisse qui rend le choix du conseil fédéral difficilement compréhensible. Et cela indépendamment du manque de fiabilité technique de l’appareil, toujours en développement, et de la méfiance qu’il suscite jusque dans l’US Air Force. Cela sans compter son coût prohibitif à l’heure de vol (35 millions de dollars). En effet, l’objectif principal de l’armée de l’air suisse est la défense aérienne et la police du ciel (éventuellement des missions d’appui-sol), dans un espace aérien restreint. Les aéronefs de chasse doivent donc être à même de pratiquer des interceptions rapides dans un environnement montagneux. Dans cette optique, la maniabilité, les capacités d’emport de munitions et la rusticité sont fondamentales.
Or, le Rafale, aéronef polyvalent, optimisé autant pour la défense aérienne (air-air) que l’appui-sol, est le plus à même de remplir ces rôles. A contrario, le F-35 est un chasseur dédié au combat multi-domaine (combat collaboratif interarmées) de haute-intensité. Ses qualités principales résident dans les missions SEAD (suppressions des défenses aériennes), la guerre électronique, et la fusion (et liaisons) de données. Il est donc avant-tout destiné à la pénétration/neutralisation d’un dispositif conventionnel sophistiqué. À cet effet il compte plus sur ses équipements de guerre électronique et sa furtivité que sur sa vitesse, sa maniabilité ou son emport d’armement sur lesquels il le cède d’ailleurs nettement au Rafale.
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En tout état de cause, le F-35 est un avion taillé pour un emploi qui va largement au-delà des besoins militaires de la confédération. De plus il est aussi moins performant que le Rafale dans le cadre du contrat opérationnel des forces aériennes suisses. D’ailleurs dans ce registre même, le F-18 Super Hornet de Boeing, présent dans l’appel d’offres, aurait été techniquement plus indiqué que le F-35.
Soucis de souveraineté
Le F-35, bourré de hautes-technologies (parfois mal maîtrisées) et hyper-connecté, est relié à un cloud de combat et d’autres outils numériques (logiciel de maintenance ALIS) sur lesquels les Américains gardent la main en dernier ressort (voire disposent de backdoors). Les risques de fuites de données souveraines sont donc réels, ou même la perte de contrôle des appareils (logiciels, pièces de rechange destinées au maintien en condition opérationnelle) en cas de désaccord politique avec les États-Unis. En définitive, cette acquisition semble porter un rude coup à la souveraineté suisse, voire à sa politique de neutralité, et elle met en évidence les insuffisances criantes de l’État français, une fois de plus, pour faire valoir sa vision d’une défense à l’échelle européenne, indépendante des États-Unis.





